vendredi 17 juillet 2020

Qui est Villard de Honnecourt ? (1/4)


Pourquoi vous parler de temps aussi anciens, au moment où l’attention est captée par le nouveau monde qui va suivre (sauf s’il s’agit d’une douce illusion) l’ancien monde remis en cause par le covid 19 (je ne puis me résoudre à mettre le féminin, c’est là que je reconnais vieillir, et ne plus m’adapter aux modes orthographiques de notre société changeante qui nomme une chef une cheffe). J’ai une excuse : pour certains, nous sommes encore à l’époque des cathédrales, puisque nous devons reconstruire Notre dame de Paris, avec la question non résolue : usons-nous des techniques du Moyen Age (oubliées) ou utilisons nous les techniques contemporaines ? Je me souviens de la difficulté à reconstruire le vaisseau Hermione, qui était mis à flot à l’époque en 6 mois, et je reconnais continuer d’admirer la technique des Egyptiens, des Romains, et des bâtisseurs de cathédrales.

Un de ces architectes, on n’ose dire architectes car ce titre est attaché à un cursus de formation et à un diplôme académique, on dit donc « maitre d’œuvre », a laissé son nom à la postérité : Villard de Honnecourt.

Voilà un maître d'œuvre du XIIIè siècle, dont on ignore les dates de naissance et de mort. Tout au plus sait-on qu’il a œuvré de 1225 à 1250. En effet, sa célébrité tient à son Carnet, partiellement conservé encore aujourd’hui à la BNF (la Bibliothèque nationale de France)  renfermant de nombreux croquis d'architecture. J’en déduis qu’il dessinait, un peu comme Léonard de Vinci, avant de passer à l’action. Ce sont ses dessins qui parlent pour lui.


Il serait  né autour de l'an 1200, dans le village de Honnecourt-sur-Escaut, situé près de Cambrai. Je vous ai cité l’an 1225, il a 25 ans, il est devenu Compagnon, éminente corporation qui existe toujours en jouissant d’une flatteuse réputation, qui tient non seulement au savoir-faire, mais à des valeurs immuables contenues dans leur titre : « compagnon du devoir … et du Tour de France»… Comme les compagnons de son temps, il fait son apprentissage en allant de ville en ville et de chantier en chantier. Il deviendra plus tard magister latomus, c'est-à-dire maître d'œuvre, profession qui englobe le métier d'architecte. Je suis sensible à son titre, puisque (par validation de mes acquis professionnels) je me suis donné le titre de frater aquarius, vu mon parcours arlésien, mon attrait pour les sources et canaux, notamment celles alimentant les abbayes cisterciennes comme Bonus fons, notre Bonnefont local. https://babone5go2.blogspot.com/2019/09/drole-de-grange-cistercienne.html

Les hommes de métier de l'époque voyageant beaucoup, nous connaissons, grâce à son Carnet, quelques-unes des étapes de son périple : Vaucelles, où il travailla à la construction de l'abbaye cistercienne justement,  Cambrai, où il assista à l'« élévation du chœur de Notre-Dame de grâce de Cambrai », Reims, Laon, Chartres (et son labyrinthe que je vous montrerai une autre fois) et Lausanne, mais également, vers 1235, la Hongrie, où il édifia à Košice la cathédrale dédiée à sainte Élisabeth de Hongrie.

Vaucelles a été créée par Saint-Bernard lui-même en 1131, et bien entendu, a été détruite en 1790. C'était la plus grande église du monde, plus grande que Notre-Dame
on en voit bien grâce à Googlemap la trace au sol, comme à Bonnefont
Kosice, cathédrale Ste Elizabeth
De même que l’on a oublié les unités de mesure anciennes, la coudée et autres, avant le système métrique (qui fait toujours concurrence aux mesures anglaises, source de complexité pour les modélistes d’ailleurs). Que l’on a oublié Pythagore et le nombre d’or, on a oublié les techniques fondant la capacité à créer des architectures harmonieuses. Notre maitre d’ouvre est aussi connu (des spécialistes) par son « Canon de division harmonieuse ». Voyez que l’on pense encore à Léonard de Vinci. Mais le maitre est né en 1519, trois siècles plus tard ! Les cathédrales étaient construites, on pouvait tenter d’imaginer des machines volantes et la fée électricité !

Le «canon de division harmonieuse», est utilisé en typographie soignée pour dessiner les proportions des marges dans le cadre d’une page. Il s'agit d'une méthode de division d'un rectangle, réalisée sans recours à une règle graduée, permettant d'établir le bloc de composition (la partie écrite et donc les marges) de façon non arbitraire et avec un résultat harmonieux. Cette méthode, qui permet de diviser une droite en parties égales, est applicable quelles que soient les dimensions du rectangle. Elle est toujours enseignée de nos jours... en fin, dans des établissement super-spécialisés !



reconstitution par l'atelier de Mathilde & Goscelin


D'une dimension de 14 × 22 cm, le Carnet de Villard de Honnecourt se composait à l'origine de 41 feuillets de parchemin, dont 8 ont disparu. Elles contiennent 250 dessins, dont 74 sont reliés à l'architecture. Ces croquis d'une grande précision sont souvent accompagnés de légendes. On y trouve :
-des planches naturalistes ;

chaque planche est une énigme. On ne commence à comprendre qu'en agrandissant, en remettant à l'endroit etc...

-des représentations de personnages : allégories, scènes religieuses ou civiles ;



la Vierge de Reims, agrandi

-des croquis d'architecture et des études géométriques ;

le chevet de Vaucelles, agrandi

-des engins : machines militaires ou de chantier (y sont représentés pour la première fois une scie hydraulique ainsi qu'un vérin), et même des ébauches de machines à mouvement perpétuel.

c'est toute une science disparue : le titre de la BNF est "machine à mouvement perpétuel"
il s'agit sans doute de tout autre chose, des marteaux reliés à une roue, qui doivent pétarader en tournant
le même engin se trouve encore dans l'église de Bossost : un rottlier
http://babone5go2.blogspot.com/2013/08/ballade-bossost.html

Comme dirait Napoléon, les dessins valent mieux qu’un long discours, je vous ai montré quelques exemples, notamment d’insectes : aujourd’hui encore, on cherche à imiter les fils de l’araignée ou les poisons fabriqués par telle grenouille ou crapaud, et notre Villard avait tenté il y a quasi 800 ans de réfléchis à la cuirasse d’un combattant transposée de celle d’un criquet ; etc… Il est pour nous difficile de se rendre compte, nous sommes au XIIIè siècle en plein système féodal. La société est divisée en trois ordres, assurant à chacun des fonctions précises : les oratores, c’est-à-dire « ceux qui prient » ; les bellatores ou chevaliers, « ceux qui combattent » ; les laboratores, «ceux qui travaillent » et font vivre les deux premiers groupes. On n’a pas totalement oublié ce système, notamment quand l’évaluation des trois mois de confinement causés par le covid a mis en avant les « premiers de corvée » qui soignent et alimentent le pays ; les autres,  « ceux qui parlent à la télé », qui sont notamment premiers de cordée, mais n’ont pas démontré de manière fracassante leur indispensabilité). Comme quoi l’histoire est toujours intéressante à la compréhension du présent.


Je termine ce long verbiage : sur les premières pages du carnet, est dessiné un labyrinthe


J’y reviendrai plus tard, car c’est une figure toujours contemporaine

il ne s’agit pas uniquement du labyrinthe de Cnossos

ni celui de Chartres

il s’agit de l’intime de l’humanité


forcément, cela  nous concerne




la prochaine fois

on parle labyrinthes !


j'ai prévu 4 billets sur le sujet

à lire à la plage

notre magister latomus a inventé la sérotomie ... des années avant Gaspard Monge !

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