mercredi 29 janvier 2020

La Ville Louvre (5)


Trois ans que le Régent attendait ce film... et son auteur Nicolas Philibert. Et il est là ce soir, souriant, détendu, on le devine sensible et attentif aux autres. Comme souvent, voir le film est insuffisant, il faut comprendre dans quelles conditions il a été tourné, et Nicolas est malicieusement prolixe sur le sujet.




Nous sommes dix ans en arrière, la Pyramide du Louvre a bien été construite. Un des conservateurs décide de sortir Charles Lebrun (1) de l'oubli, puisque ses toiles (immenses) sont roulées sur d'immenses cylindres de bois stockés dans les réserves... on réalisera qu'elles sont humides... Il faut les sortir. Leur faire traverser des couloirs sans fin, et des portes étroites ; monter et descendre des plans inclinés. Puis étaler et dérouler les toiles extraites de leurs cylindres, s'apercevoir que les bords sont moisis et se décollent, prendre conscience de la surface énorme des toiles. Les réparer, encadrer, les mettre verticales avec force palans et force de marins hissant les voiles en criant ho ! ho !... Enfin les accrocher, travail d'équilibriste et de perçage de trous, clous et vis sur d'immenses échafaudages roulants. 






voir PJ (2) "l'entrée d'Alexandre le Grand dans Babylone", reconnaissable par le cheval blanc à droite


Et le conservateur en question a mandé Nicolas pour filmer ce déménagement, qui doit durer une simple journée. Nicolas prend goût à l'aventure, quand il découvre l'envers du décor, les machinistes en blouse bleue transportant les cadres et les accrochant. Les couloirs immenses. Les portes dérobées...et les réserves pleines de sculptures et autres bustes, étiquette au cou. 




Alors il fait un truc insensé : il revient le lendemain, personne ne s'étonne, et il filme. Tout le monde pense qu'il est autorisé à le faire, puisqu'il l'était la veille. Et il découvre la hiérarchie du Louvre, qui comme dans toute Administration française est composée de Cadres catégorie A+, le Directeur qui ne sera informé qu'à la fin. Il délègue manifestement à ses collaborateurs de catégorie A, et a des choses immenses à régler, le Louvre, son rayonnement, Lens ; Abu Dabi, le Ministre qui le harcèle au téléphone... Les catégories A, un homme en cravate, un Conservateur, et une dame qui manifestement est là pour le seconder et approuver ses hésitations au modalités d'accrochage des tableaux, que ce soit en colonne ? ou en ligne ? ou les deux ? Faut-il en mettre peu pour que les visiteurs ne voient que ce qu'ils ont décidé, alors que les réserves sont pleines ? Faut-il en mettre beaucoup pour que les réserves se vident et que les visiteurs en voient davantage, au risque de les noyer dans la multitude ? Voyez il faut au moins un Homme de catégorie A flanqué d'une Femme de même catégorie pour le valider dans des choix aussi cornéliens !




Sous eux (sur le plan hiérarchique s'entend) il y a des hommes, très peu de femmes, de catégorie C. On demande aux hommes surtout un travail physique, les femmes sont préférées pour les travaux délicats de restauration des peintures piquées par l'humidité des réserves par exemple. Le boulot des catégories C est d'exécuter les ordres des catégories A relayés par les catégories B peu visibles. Attention si un catégorie C prenait des initiatives il serait proactif, et offenserait les catégories qui ont réussi le concours d'entrée visant à les sélectionner pour réfléchir. Je dois vous dire que les choses ne sont pas dites de manière aussi manichéenne, et j'ai interprété cette hiérarchie pour l'avoir pratiquée professionnellement pendant quarante ans au Ministère de l'Agriculture (et de la Forêt et de l'espace rural, et de l'alimentation etc... etc...). Nicolas Philibert ne parle pas comme moi en catégories. Pourtant, c'est ce qui apparaît : la France des statuts du Public démasquée sous nos yeux. Forcément, la salle est sous le charme ! 

-"il faudrait déclencher l'alarme pour les faire revenir" !

Selon  Nicolas, mais il est difficile de le croire, il serait resté sur place 45 jours avec son équipe, à filmer celle Ville Louvre vue par les coulisses avant que quiconque s'aperçoive de quoi que ce soit, alors par exemple qu'il y a environ 350 surveillants sur place, la vigilance s'exerçant normalement sur le risque d'incendie, d'attentat, et naturellement de vol ? ? En pratique, dit-il, (c'était son témoignage qui valait autant que son film) il a monté une heure de projection. A "sollicité une audience" du Directeur du Louvre (c'est comme cela que l'on doit écrire sa demande à un A++). Et a obtenu une heure, pour lui projeter un film-qui-n'existait-pas-ni-produit-ni-financé-ni-sollicité-ni-autorisé. Là où le Directeur a été classe, c'est qu'il a pris le temps sur son emploi-du-temps-surchargé. A découvert la vie de fourmi de ses équipes, et a été enthousiasmé par l'originalité de la vision de son Musée vu de l'intérieur, avec le caractère super-humain de la chose. Il aurait simplement fait observer que -"la sécurité ne paraissait pas au prime abord comme l'objectif primordial des équipes" ! Ce à quoi Nicolas interloqué par la justesse du propos (puisqu'il était dans lui-même dans l'illégalité depuis 45 jours) a fait prononcer une réplique par l'un des intervenants, très coopératif pour jouer le jeu, disant à un moment où les deux catégories A étaient partis lors d'un accrochage laissant les ouvriers sans consignes, -"qu'il faudrait sans doute déclencher l'alarme pour les faire revenir". Les desiderata du Directeur Général étaient satisfaits : tous les spectateurs sauraient désormais qu'il y avait bien des alarmes au Louvre, et qu'il n'était pas suffisant de se déguiser en caméraman pour avoir le droit d'entrer et de repartir une toile sous le bras !

seuls les cadres A peuvent valider qu'un cadre est horizontal

In fine, le film aurait été dupliqué et donné en cadeau de Noël à chacun des Fonctionnaires du Louvre, les cadres A fiers de montrer qu'ils réfléchissaient, voire hésitaient, avant d'accrocher une oeuvre ; les C fiers de montrer que sans eux, ce n'est pas deux cadres A (même paritaires) qui risquaient de faire sortir Charles Lebrun de l'oubli !

J'ai pris mes photos sur internet, et n'en ai pas posté beaucoup, parce qu'il faut voir le film qui dure à peur près une heure, et surtout entendre les commentaires de Nicolas Philibert

le plus simple était encore de fréquenter le Régent

maintenant, il faudra attendre l'année 2021 !


les Rencontres du film d'art prolongent Noël à Saint-Gaudens jusque fin janvier de l'année suivante


PS (1) : Charles Lebrun, le peintre du Roi Soleil Louis XIV

            bien entendu que je vous en reparlerai


PS (2) l'entrée d'Alexandre le Grand dans Babylone

on reconnait à droite le cheval blanc vue de gauche et son cavalier se protégeant d'un bouclier
ce tableau mesure 4,5 m de haut et 7,07m de long

en dehors des rencontres d'art au Régent

on peut aller au cinéma toutes les semaines

aujourd'hui le programme change comme tous les mercredi

après tout, il s'agit du septième Art !

https://www.cineregent.fr/

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