mercredi 26 décembre 2018

Centenaire du Génie rural

l'ENGREF 19 avenue du Maine aujourd'hui

Etait-ce en 1980 ? Sortant de Montauban où j’avais fait mes classes durant sept ans, avec Antoine Blanc nommé Directeur à Marseille qui m’ouvrait la voie, j’avais candidaté pour Arles, le célèbre poste de Chef du Service d’Arles, une originalité dans notre organigramme où il figurait et figure toujours comme singulier, puisque la norme est une Direction par département et pas de subdivision : dans les Bouches du Rhône, la DDA est à Marseille. Le siège du Crédit Agricole pourtant était en Arles, comme le service du Génie rural. Souvenir romain, le Sous-Préfet était à la tête du grand arrondissement de l’Ouest des Bouches du Rhône, couvrant le Comtat Venaissin et la Camargue, sans omettre la commune rurale la plus grande de France, l'ancienne petite Rome des Gaules.

on peut toujours acheter les cours d'hydraulique de Carlier

le cours de Carlier échelle 1/7 sur le comptoir, et dans la caisse contenant les moulinets

Le service d’Arles était célèbre dans le réseau du Génie Rural, pour avoir connu des patrons illustres, le premier Jacques Arrighi de Casanova (1915-2005). Louis Borel avec qui je corresponds encore. Michel Jean Polytechnicien, docteur en histoire de l’Université de Provence à qui je succédais, devenu numéro Un de la Société du canal de Provence où il avait tenté de m’entrainer. Le service était célèbre aussi pour le nombre et la qualité des Cinq Ingénieurs des Travaux Ruraux dont j’avais l’honneur de devenir le patron : Jean Armanier pour l’alimentation en eau potable. Antoine Aubert (dit Toni) pour l’hydraulique du Nord, Jean-Marie Bouty pour la Camargue, André Brochut pour le MIN de Chateaurenard, Jacques Laborde copain personnel du peintre Yves Brayer et de sa femme Hermione pour tout ce qui touchait les Baux-de-Provence, sans omettre notre géologue Claude Toni, ni notre dessinatrice suisse, épouse à l’époque du célébrissime Luc Long, découvreur du Jules César du Rhône. Le plus fort est que deux spécialistes complétaient une équipe surdouée : René Baldy, Ingénieur de l'Ecole d'agriculture de Tunis, chargé du Syndicat intercommunal du bassin de l'Anguillon ; et Antoine Espinasse, qui pouvait vous dessiner par coeur tous les réseaux d'électrification rurale du département.

Une des missions du service était l’équipement en eau potable de l’arrondissement, notamment Fontvielle, la ville du fameux moulin de Daudet. Le maire de l’époque était Henri Bellon (réélu trois fois de 1971 à 1989, l'EHPAD de la ville porte aujourd'hui son nom), propriétaire personnel du moulin de Bedarrides, où souvenir du passé je commande depuis près de quarante ans à Noël l’huile d’olive de la vallée des Baux. Nous entrions dans le magasin à l’intérieur du moulin, dans une senteur d’huile et de savon, comme dans ma salle de bains où la pharmacie contient toujours ce parfum inimitable (1). Madame Bellon nous recevait de son attitude alanguie, et appelait son époux : -« l’Ingénieur du Génie rural est là ». Folklore total puisque je rejoignais à ce moment le rôle que Pagnol avait confié à Christian Lude dans le film "Manon des Sources".


Fontvieille sis sur un sol calcaire avait des problèmes d’eau potable. Comme un peu partout dans le coin, Il fallait creuser en profondeur, pour en trouver dessous… pour autant qu’il y en ait assez ? Nous étions guidés par trois critères : Toni le géologue disait s’il existait des chances pour que la géologie nous aide grâce à sa connaissance des trous en profondeur, mais n’était pas certain qu'ils contiennent une nappe. Armanier raisonnait en souhaitant que la foreuse s’installe près d’une route : plus facile pour la remorquer. Et crime de lèse-majesté, nous avions sympathisé avec Louis Lèbre, le maire de Saint-Etienne du Grès, qui dans le civil était sourcier. On l’avait rallié à notre groupe, et quand le géologue avait donné son choix, « il se peut qu’il y ait de l’eau », et l’Ingénieur des Travaux son feu vert, "on pourra ouvrir le chantier dans telle parcelle accessible aux engins", nous soumettions le tout au sourcier qui disait s’il sentait l’eau. Nous cumulions ainsi toutes les chances de succès. Moi je faisais le messager en Conseil municipal réuni en session plénière, et concluais ainsi :

  -« Monsieur le Maire de Fontvieille, messieurs les membres du conseil municipal (je crois bien qu’il n’y avait aucune femme, la parité n’étant pas exigée à cette époque reculée), non seulement nous vous proposons de forer à cet endroit, mais nous vous inscrivons sur la liste des communes bénéficiant d’une subvention, pour vous permettre de faire les travaux sans augmenter le prix de l’eau. »

Evidemment, personne n’avait rien à objecter, puisque nous apportions la solution sur un plateau.

J’entends encore Henri Bellon, soucieux de sauver la face, rétorquer avé l'assent debout devant le Conseil : -« Monsieur l’Ingénieur-e vous nous mettez le couteau sous la gorge, nous ne pouvons que voter, à notre grand regret,  à l’unanimité »

Inutile d’ajouter que l'on a trouvé !

C’est alors que la jalousie faisant son chemin, le Corps des géomètres experts eut vent de l’aventure : pensez bien, le réseau des maires ruraux s’était emparé de l’histoire, et l’histoire d’un Maire associé aux Ingénieurs d’Etat en un trio victorieux, trouvant de l’eau là où tout était sec, s’était répandue dans toute la Provence.

Je fus l’objet d’une critique officielle dans les journaux locaux, du genre : -« un Ingénieur d’Etat qui cherche et trouve de l’eau en s’aidant d’un sourcier n’est pas un vrai scientifique. Il faut cesser ces pratiques, et confier désormais ces recherches à de vrais Experts issus du privé, des Ingénieurs Conseils, assistés de géomètres-experts».

L’histoire n’est pas finie. Le maire-sourcier avait dans cette aventure conquis une réputation que notre présence d’Etat avait validée. Il était devenu célèbre, et son aura municipale avait monté d'un cran. Un jour une voiture se présente devant la mairie de Saint-Etienne du Grès, fanion tricolore flanqué sur le garde-boues. En sort un Général en uniforme, décorations couvrant le sein gauche. Il se présente au Maire, demande une audience, et se fait recevoir à l’instant. –« Monsieur le Maire, on m’a dit votre réputation dans la recherche d’eau. Je suis le responsable du camp de Canjuers dans le Var, et mon camp manque d’eau. Accepteriez-vous de m’aider à en chercher avec vos talents de sourcier » ?

Alors le Maire a eu cette réponse magnifique,
et solidaire tout à la fois :

-« Mon Général je sais trouver de l’eau. Mais si vous cherchez une vraie efficacité, je ne travaille qu’avec mes deux collègues : le géologue Toni et l’Ingénieur des Travaux Ruraux Armanier » !

Bien entendu j’ai béni l’opération, ainsi que l’Ingénieur en Chef Directeur de Marseille, devenu un ami Antoine Blanc
pas mécontent de voir que nous avions rabattu le caquet des géomètres

ils ont trouvé de l’eau à Canjuers .

Les géomètres ne m’ont plus jamais embêté


Louis Borel a raconté ses aventures d’Ingénieur du Génie Rural en Arles dans plusieurs livres incroyables


lui et moi avons décidé de nous associer

pour fêter le centenaire du décret créant le Corps du Génie Rural

du 26 décembre 1918 !





PS : c'est à cette occasion que j'ai découvert Thaïs hypsipile sur les digues du petit Rhône, révélation que je n'ai avouée qu'il y a dix ans, mon devoir de réserve levé :

l'Ingénieur couche (en célibataire) dans son véhicule de fonction pour jauger les cours d'eau
pour commander l'huile du moulin de Bedarrides

le moulin des "lettres de mon moulin"




PS (1) : il faut visiter au moins un jour dans sa vie le moulin de Bedarrides !
si je pouvais vous faire partager l'odeur inimitable d'huile d'olives de cet endroit !

faites comme moi : ayez-en toujours deux ou trois dans l'armoire à pharmacie :
https://moulinbedarrides.com/collections/les-savons-de-marseille-a-l-huile-d-olive/products/savons-de-toilette-purs-vegetaux-olive-pain-de-250g-a-lhuile-dolive


PS 1 : le van vert m'a été inspiré par la collection fabuleuse de machines agricoles modèles qui décorait dans les années 60 l'entrée de l'Agro rue Claude Bernard. C'est une pièce unique :
http://babone5go.blogspot.com/2011/01/retour-sur-le-van-vert.html

PS 2 : j'ai conservé dans mes archives :

la plus grande lagune d'Europe, réalisée pour l'été 1976
quarante ans plus tard, aucune énergie dépensée, un traitement biologique complet 


comment fonctionne le système hydraulique de la Camargue

dépôt officiel : 1er trimestre 1984, on trouve encore cette publication au Parc Naturel Régional de Camargue


une saison pluvieuse 1978 ; une saison sèche 1981 : les pompages à Albaron maintiennent constant le niveau du Vaccarès, et sa biodiversité




PS : 3 : pour commander les livres de Louis Borel :


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