vendredi 9 novembre 2018

Luchini et l'Ekphrasis


L'ekphrasis [ἔκϕρασις] (sur phrazô [ϕράζω], faire comprendre, expliquer, et ek [ἐκ], jusqu'au bout) est une mise en phrases qui épuise son objet, et désigne terminologiquement les descriptions, minutieuses et complètes, qu'on donne des oeuvres d'art.

Notre ami Luchini, qui brigue le fauteuil d’Académicien de Max Gallo, autre ex-immigré italien, vient de découvrir ce terme, au Louvre, où il avoue ne pas comprendre la plupart des peintures présentées (1). Pour ma part, je ne vaux guère mieux, même si je tente d'améliorer mes connaissances ! Ainsi, l’émission D’art dare pratique l’ekphrasis, et votre serviteur quand il explique la mosaïque trouvée dans la Casa di Giove reprend cet art millénaire, que pratiquait Homère.

La première, et sans doute la plus célèbre, ekphrasis connue est en effet celle qu' Homère donne, à la fin du chant XVIII de l'Iliade, du bouclier d'Achille forgé par Héphaistos. L'arme a été fabriquée à la demande de Thétis, non pour permettre à son fils de résister à la mort, mais pour que « tous soient émerveillés » quand le destin l'atteindra. C'est une œuvre cosmo-politique, où sont représentés, non seulement Terre, Ciel, Mer, bordés par le fleuve Océan, mais deux cités dans le détail de leur vie, l'une en paix et l'autre en guerre. Le poète aveugle produit la première synthèse du monde des mortels, prouvant ainsi pour la première fois que la poésie est plus philosophique que l'histoire.

encore une fresque de Pompéi
Thétis donne à son fils Achille ses armes nouvellement forgées par Héphaïstos, détail d'une hydrie attique à figures noires, v. 575–550 av. J.-C. La scène montre plusieurs personnages debout. Au centre, Achille, barbu, tourné vers la droite, tient une lance dans sa main droite. De la main gauche, il prend une couronne que lui donne la déesse Thétis, sa mère, qui lui fait face sur la droite. Thétis, vêtue d'une tunique longue, a les cheveux longs. Elle remet la couronne à Achille de la main droite. Dans sa main gauche, elle tient un grand bouclier rond qu'elle s'apprête à lui remettre. Sur la gauche, derrière Achille, un guerrier en armure complète portant des protège-genoux, un bouclier rond, un casque à panache et une lance se tient tourné vers la gauche, tournant le dos à la scène. Derrière Thétis sur la droite, deux servantes aux cheveux longs, vêtues de tuniques longues, s'avancent en portant d'autres pièces d'équipement destinées à Achille. La première porte la cuirasse, la deuxième tient un casque à panache. Chacune tient l'objet dans sa main droite, et, dans la main gauche, tient un récipient suspendu au bout d'une cordelette et destiné sans doute à accomplir du rituel. Le bord de la scène à gauche et à droite est marqué par un motif floral. Sur le dessus, la scène est bordée d'une double ligne horizontale surmontée de rangées de points noirs. Des inscriptions grecques inscrites verticalement entre les personnages nomment Achille, Thétis, le guerrier de gauche et la première servante.

"La peinture que l'ekphrasis décrit est déjà un récit : « une image peinte, une histoire d'amour ». Enfin, ce récit peint, il s'agit d'y « répliquer ». L'expression grecque, ἀντιγράψαι τῇ γραϕῇ, est bien plus rigoureuse : il faut écrire « contre » et « à nouveau », rivaliser et recopier ce premier écrit qu'est la peinture, en jouant à la fois l'avocat de la défense et le greffier. Ce « rescrit », cette « réplique », est l'interprétation de la peinture en quatre livres. À l'ut poesis pictura qu'est la graphê [γραϕή], la peinture, succède l' ut pictura poesis qu'est l'antigraphê [ἀντιγραϕή], la pastorale elle-même : il ne saurait donc s'agir que d'un ut poesis poesis, qui procède du mot au mot".

ce n'est pas de moi : c'est trop beau !



Je viens de comprendre pourquoi je suis sensible à la peinture classique, qui présente par exemple une scène de mythologie, et raconte une histoire. Voilà pourquoi je suis moins sensible à la peinture contemporaine, qui se limite à provoquer une émotion esthétique, due aux formes et aux couleurs, (un petit-peu au scandale) sans référence à une quelconque histoire.

je reprends la citation par laquelle j'ai commencé :

"Avec l'ekphrasis, on est au plus loin de la phusis et de cette physique première qu'est la philosophie, chargée de dire les choses qui sont comme, en tant que, et par où elles sont ; au plus loin d'une description phénoménologique immédiate et d'une ontologie innocente. (vous suivez ?) On entre dans l'art et dans l'artifice, dominés et modélisés par la capacité performative, efficace, créatrice que possède le discours affranchi du vrai et du faux, lorsqu'au lieu de dire ce qu'il voit, il fait voir ce qu'il dit". (vous avez suivi ?)

Ces propos ne sont (toujours) pas de moi, cela se voit du premier coup d’œil, dans la mesure où il faut les relire plusieurs fois sans être assuré de bien comprendre : je n’ai aucun complexe à citer mes sources (savantes) que voici :


Rubens : Vulcain forge le célèbre bouclier : on sait que accro à la forge
il passe son temps au boulot, en négligeant sa meuf
qui pourtant est Vénus...
... qui pendant ce temps, s'occupe comme elle le peut aux jeux de l'amour
...avec Mars

pauvre Vulcain : raconter cette histoire est une ekphrasis

PS : en tapant Vulcain dans la lucarne en haut à gauche de ce blog, vous trouverez plein d'ekphrasis dont celle-ci :
https://babone5go2.blogspot.com/2015/08/lecaille-chinee-de-piero-de-cosimo.html

Benjamin West, 1806
Thetis sa mère apporte ses armes toutes neuves à Achille, dont le fameux bouclier
Achille est au chevet de son copain Patrocle, un grand coup de déprime d'avoir perdu son ami
à gauche les soldats myrmidons revêtent des armures romaines, et saluent l'apparition de la déesse d'une hola !

je vous offre la reconstitution du bouclier de Philip Rundell 1821 :

PS (1) :


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