dimanche 23 août 2015

Trésor à Lava

hier soir sur Arte

la Corse fait toujours rêver !

Je cite Jacques Mandorla, après le reportage sur Arte d’hier soir qui me remet trente ans pile en arrière : pas tout à fait : nous débarquons en février 1985, et notre histoire se passe en septembre.

« En 1985, dans le golfe de Lava près d’Ajaccio, trois pêcheurs d’oursins découvrent un incroyable trésor en or datant du IIIe siècle après J.-C.


Félix Biancamaria, son frère Ange et leur ami Marc Cotoni sont des passionnés de la pêche aux oursins. Ils plongent régulièrement dans le golfe de Lava, au nord d’Ajaccio. Les journées se ressemblent toutes, jusqu’à ce matin du 6 septembre 1985 où tout bascule. Ils plongent au sud du golfe, dans la crique de Capo di Feno, entre le rocher de Pietra Piumbata et la côte : « On cherchait des oursins mais, ce jour-là, les fonds marins nous ont offert un plus grand trésor. Nous sommes tombés par hasard, à deux mètres de profondeur, sur trois pièces d’or, datant du IIIe siècle après Jésus-Christ, incrustées dans la roche et recouvertes en partie de concrétions marines », raconte Félix Biancamaria dans son livre Le Trésor de Lava – La fièvre de l’or romain chez les plongeurs corses, publié en 2004 par Albin Michel.

Ce n’est pas la première fois qu’on trouve à cet endroit des monnaies en or. En effet, dès 1956, on signale l’apparition sur le marché numismatique français de 41 pièces d’or romaines : 35 aurei (monnaie courante pesant environ 5 g) et 6 multiples (pièce valant 8 aurei, donc 8 fois plus gros) émis au IIIe siècle après J.-C., au cours des règnes de Gallien (253-268), de Claude II le Gothique (268-270), de Quintille, le frère de Claude (qui régna un seul mois en 270 !) et d’Aurélien (270-275). Après enquête, on apprend que toutes ces monnaies auraient été trouvées dans les années 1950 en Corse du Sud. Ces pièces sont dispersées aux enchères, puis font l’objet deux ans plus tard d’un long article dans la Revue numismatique, rédigé en 1958 par Jean Lafaurie, directeur des études de numismatique romaine à l’École pratique des hautes études, et intitulé « Trésor d’un navire romain trouvé en Méditerranée ». L’auteur révèle qu’une première découverte a déjà eu lieu au XIXe siècle : « C’était il y a environ cent ans : un pêcheur de corail trouva, le long des côtes de la Corse, un trésor de monnaies d’or. Bien que toutes les monnaies soient dans l’état que les numismates ont convenu d’appeler fleur de coin, de nombreux exemplaires présentent des défauts superficiels affectant la surface et surtout la tranche, qui n’ont pu être causés que par un chauffage intense, tel celui d’un incendie dont la violence aurait provoqué un début de fonte des pièces. Il est possible de supposer l’incendie d’un navire. »

Gallien recto : j'ai remis dans l'ordre : Gallien ; Claude II le Gothique ; Quintille et Aurélien


Vingt-deux ans plus tard, en 1980, Jean Lafaurie aidé d’Hélène Huvelin actualise son article et révèle alors : « Depuis 1970-71, des monnaies de mêmes types, de mêmes émissions, en particulier les si extraordinaires multiples d’or de Claude II, apparaissent ça et là lors de ventes publiques ou ont été signalées chez divers experts. » L’auteur signale, en effet, l’apparition de 44 nouvelles monnaies sur le marché (37 aurei et 7 multiples des quatre mêmes empereurs que dans le lot de 1958), d’un aureus de l’impératrice romaine Otacilie (244-249) et de deux anneaux d’or de 3 cm de diamètre, pesant 20 g chacun. Les plus importantes découvertes du trésor de Lava vont cependant être faites à partir de septembre 1985 par les trois plongeurs corses, pêcheurs d’oursins.


Félix Biancamaria a fourni des précisions intéressantes sur sa découverte : « On plongeait tous les jours non-stop, de huit heures du matin jusqu’à trois-quatre heures de l’aprèsmidi. On a dû remonter pas loin de 600 pièces d’or. Chaque soir, c’était la fête avec les amis. La folie ! Moi, je flambais plutôt à Paris, à Nice ou à Deauville, c’était moins voyant.Mais mon frère Ange et notre ami Marc, eux, restaient sur l’île : boîtes de nuit, champagne à gogo... Les gens pensaient même qu’on faisait partie du gang des postiches ! » Félix Biancamaria a révélé avoir vendu la quasi totalité de ses pièces d’or. D’abord à des Américains, venus en Corse en décembre 1985 avec deux mallettes pleines de billets : en tout, il négocie 340 monnaies pour 4 millions de francs (environ 610 000 euros) ! Puis, en mars 1986, il cède une vingtaine d’autres pièces à Jean Vinchon, un expert numismate parisien renommé : « Je monte à Paris et, le soir même, je suis dans son cabinet. Je lui dit qu’on a trouvé tout ça en allant à la pêche aux oursins. Il m’interrompt aussitôt et me dit qu’il vaut mieux affirmer qu’il s’agit d’un trésor de famille. » Françoise Berthelot-Vinchon, la fille de l’expert aujourd’hui décédé, fournira plus tard une autre version : « Biancamaria est arrivé en assurant qu’il s’agissait d’un don de son père".


Il voulait à tout prix de l’argent liquide, car il était très pressé.  Qui croire ? Ce qui est certain, c’est que Félix Biancamaria ressort du bureau de l’expert avec, en poche, 550 000 francs en espèces (environ 84 000 euros). Il avouera plus tard que s’il ne s’était pas précipité pour vendre ses monnaies, il aurait pu en obtenir trois à quatre fois plus d’argent. Mais il ne culpabilisait absolument pas de les brader, car il était non seulement pressé de mener la grande vie, mais il était surtout persuadé que son filon était inépuisable et qu’il suffisait de retourner plonger sur le site de Lava pour récupérer de nouvelles pièces d’or.


Le trésor a certainement appartenu à un haut dignitaire de Rome qui se serait embarqué en 272 ou 273 après J.-C. d’un port du nord de l’Italie à destination de l’Afrique, via la Corse. Quand on regarde les routes maritimes, on se demande bien pourquoi ce détour vers l’Ouest, (sauf pour aller voir un cousin ou mieux une belle maitresse ?).  Il transportait à bord ses biens les plus précieux sous forme de monnaies en or. Son navire aurait percuté un récif dans le golfe de Lava, puis pris feu avant de couler. Cette thèse du naufrage est plausible car de nombreuses pièces d’or présentent, on l’a vu, des traces d’exposition au feu. Mais un fait surprend : les plongeurs des services archéologiques n’ont retrouvé ni vestiges de bateau, ni poteries antiques sur le site. Ce qui aurait dû être le cas s’il y avait eu naufrage.

En novembre 1986, le journal Nice Matin révèle l’affaire au grand public, en titrant : « Découvert par des pilleurs d’épave, l’or de Lava mis aux enchères à Monaco ». Une partie du trésor est, en effet, proposée à la vente au Sporting d’hiver de Monte-Carlo, mais elle est saisie par les Douanes, à la demande du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (DRASSM). Se fondant sur le principe que tout trésor trouvé en mer, dans les eaux territoriales, est considéré comme épave maritime, l’État français confisque les 18 superbes pièces du trésor de Lava exposées dans le catalogue. Parmi elles se trouve un rarissime médaillon de Gallien dont la valeur a été estimée à 150 000 euros. Ce multiple en or, frappé en 266, porte à l’avers la tête couronnée de l’empereur et, au revers, deux mains qui se serrent (la main)  avec la légende « CONCORD. P.R. ET MILIT. » (L’entente du peuple romain et des soldats).

Désireux de savoir qui met toutes ces pièces d’or sur le marché numismatique, le procureur d’Ajaccio lance une vaste opération de police. Interpol envoie un message aux principales polices du monde entier, dans lequel il précise que ces monnaies sont invendables car elles appartiennent à l’État français. Finalement, après neuf ans d’enquête et plus de 500 personnes interrogées, la justice condamne, en novembre 1995, les frères Ange et Félix Biancamaria, ainsi que leur ami Marc Cotoni à 18 mois de prison avec sursis et 100 000 francs d’amende (environ 15 200 euros).

Malgré ce jugement, les policiers poursuivent leurs investigations, comme le confie l’un d’eux, sous couvert d’anonymat : « En dépit des saisies de l’époque, une partie du trésor manquait à l’appel. Nous recherchions notamment d’autres monnaies, mais aussi un rarissime plat en or qui était susceptible d’être écoulé sur des marchés clandestins. » 

Ce plat en or avait été trouvé sous l’eau en octobre 1986, mais son existence n’a été révélée qu’en juillet 1992, grâce à un croquis saisi chez un antiquaire d’Ajaccio. Les recherches conjointes de la Douane judiciaire, de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels et du Groupe d’intervention régional (GIR) d’Ajaccio vont finalement permettre de récupérer l’objet à la gare du Nord à Paris, le 21 octobre 2010, dans un bagage de Félix Biancamaria.


Ce dernier revient sur l’affaire : « Un jour, sous un énorme rocher à cinq ou six mètres de profondeur, je vois une sorte d’assiette tordue sur elle-même, de la forme d’un ballon de rugby avec, au centre, un gros médaillon représentant la tête de l’empereur Gallien et, à l’arrière, un anneau mobile servant certainement à accrocher le plat à un mur. Peu de temps après, ce plat en or est vendu par un de mes amis. Pendant près de vingt-cinq ans, je n’en entends plus parler. Puis, un jour, j’ai été contacté par un autre ami, qui m’explique qu’il a récupéré le plat et me demande si je connais un acheteur potentiel. J’ai alors trouvé un acheteur en Belgique et j’ai sauté dans un TGV. Arrivé sur place, il m’a dit qu’il n’était plus intéressé par cette pièce. Je pense qu’il avait dû se renseigner auprès d’experts qui l’ont alerté sur le caractère rarissime de l’objet. Au retour, j’étais tranquillement installé à ma place lorsqu’une quinzaine de policiers a débarqué dans mon compartiment au moment où le TGV entrait en gare du Nord. Ils m’ont fouillé, menotté et confisqué le plat en or. Puis, ils m’ont escorté au commissariat de Nanterre. Là, je suis resté en garde à vue 48 heures. C’est une expérience douloureuse à vivre. J’ai été concerné par sept chefs d’inculpation, dont vol d’objets appartenant à l’État et recel en bande organisée, puis soumis à un contrôle judiciaire quatre fois par mois. » 

Grâce à cette saisie policière, on en sait un peu plus sur ce plat en or : il fait 25 cm de diamètre, 3 mm d’épaisseur, pèse 918 g et possède un grand médaillon de l’empereur Gallien incrusté en son centre. Les spécialistes pensent que cet exceptionnel objet d’orfèvrerie a été fabriqué spécialement pour les festivités célébrant les Décennales (dix années de règne) de Gallien, qui se sont déroulées à l’automne 262. Ils estiment sa valeur entre un et deux millions d’euros.

il faut recoller au centre le Gallien décollé


Aujourd’hui, la police est loin d’avoir récupéré tous les objets du trésor de Lava, car ils ont été vendus sous le manteau : seuls le plat en or et 73 monnaies (estimées entre 2 et 3 millions d’euros), sur un total d’environ 600 monnaies (estimées entre 15 et 20 millions d’euros !), d’après les confessions de Félix Biancamaria, ont pu être saisis par l’État. Il reste certainement beaucoup d’autres pièces d’or sous l’eau. En effet, à la fin du XIXe siècle, un effondrement de la falaise a eu lieu en face du rocher de Pietra Piumbata… précisément là où ont été trouvés les monnaies et le plat.

Des objets précieux se trouvent-ils encore sous les éboulis ?


Ah, la Corse fait toujours rêver !

l'été indien est magnifique là-bas

j'organise une tournée pour ceux prêts à plonger !


















si vous avez suivi, voici un Claude II, avec le buste lauré et cuirassé à droite, l’égide (bouclier de Zeus) posée sur l’épaule gauche. On lit : IMP. C. M. AVRL. CLAVDIVS. P. F. AVG. (Imperator Caesar Claudius Augustus, Empereur César Claude Auguste). 

 Ce multiple a été frappé à Milan (Mediolanum) en 268 apJC. Son diamètre est de 35,5mm et son poids de 39,2g.  

si vous avez suivi, voici un Aurélien

c'est moins bien qu'un Claude II,

mais c'est bien mieux que rien

et plus cher qu'un oursin !



tout ce que l'on trouve doit être donné à l'Etat !






PS : merci à Sylviane Estiot pour ses photos, et ses traductions innombrables des sigles romains !


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