mercredi 1 avril 2015

Todo lo que era solido


ANTONIO MUÑOZ MOLINA, 2013


Tout ce que l’on croyait solide

Rassurons-nous ! nous sommes en Espagne ! Pas en France ! La traduction française date de 2013. 

Moi qui m’émerveille de la qualité des routes aragonaises, une fois sorti des départementales de France, où l’on a du mal à croiser les gros camions qui viennent nous apporter les fruits de la campagne d’Andalousie, il me fallait comprendre les sources du miracle espagnol. Antoine me passe ce bouquin, en effet, ça n’est pas triste ! Antoine a trouvé un écrivain ami portant son célèbre prénom : Antonio. Munoz Molina est célèbre en Espagne, et dans son livre il n’y va pas avec le dos de la cuiller : Je vous lis le résumé du dos de la couverture rouge sang (de taureau) :

« Ecrites dans l'urgence, ces quelques 246 pages se veulent un réquisitoire contre la grave crise économique, politique et morale qui traverse l'Europe et ravage l'Espagne, en même temps qu'un plaidoyer pour préserver les fondements de notre démocratie. La première partie du livre s'en prend à l'idéologie ultra-libérale des dirigeants européens et met en avant l'inimaginable corruption des élites espagnoles et des autonomies qui se chiffre en milliards d'euros : délits d'initiés ; hommes politiques liés aux grandes banques et aux grandes entreprises mondialisées, abandon des modèles sociaux, transformation des services publics en fabuleuses entreprises rentables ; clientélisme; effondrement culturel etc.


La seconde, plus littéraire, s'appuie sur des exemples, des anecdotes et des réflexions personnelles. Elle reprend une thèse chère à l'auteur, selon laquelle, comme trop souvent dans l'histoire, le monde peut basculer sans que personne n'ait rien vu ou rien voulu voir, interroge la responsabilité individuelle et collective, appelle à sauver les valeurs, aujourd'hui menacées, des sociétés démocratiques et propose la refondation d'une morale de la citoyenneté. »

Propos de brûlante actualité, même chez nous,

(ne trouvez-vous pas), après le 11 janvier notamment ?

« morale de la citoyenneté »

notre Ministre de l’Education y consacre la journée du 9 décembre prochain !

Ce n’est pas avec ce résumé stéréotypé que vous pourriez avoir envie de lire. La prose et le vocabulaire sont précis, quel plaisir de deviner derrière les mots traduits de l’Espagnol les mêmes racines latines ! Je préfère citer quelques lignes tirées du texte, c’est vache et brutal : il parle notamment des nouveaux Hommes politiques, et du pouvoir qu’ils se sont donnés :

 « Nous sommes persuadés que s’ils occupent des situations de pouvoir aussi insignes, ils doivent être très intelligents. En réalité, ils ne nous paraissent très intelligents que parce qu’ils ont un pouvoir  immense. Nous leur attribuons la subtilité et la rigueur scientifique, mais s’ils nous hypnotisent, c’est qu’ils bougent avec une lenteur solennelle et des gestes sobres qui suggèrent une pensée impénétrable, comme les augures romains qui devinaient l’avenir en examinant les viscères des animaux sacrifiés ou le vol des oiseaux ». Il décrit ainsi l’attitude de l’Homme de Pouvoir : « il regardait autour de lui par brefs coups d’œil, avec un mélange de ruse, de distraction et d’ennui que j’ai presque toujours remarqué quand j’ai côtoyé ceux qui ont beaucoup de pouvoir et énormément d’argent. Ils sont là, et n’y sont pas. Ils vous serrent la main, et détournent rapidement les yeux, de peur de manquer quelqu’un de plus important ».

L’argent est le socle du système :

« L’argent  inquiète et fascine, il étourdit par sa monstrueuse aptitude à se multiplier. L’argent produit des constructions aussi symboliques et destinées à impressionner les faibles, les crédules et les ignorants, que les ziggourats de Mésopotamie ou les vestibules des temples égyptiens avec leurs hautes colonnes massives. L’argent semble être ce qui est le plus irréfutable, il a le pouvoir de tout acheter et de tout détraquer, et soudain il s’évapore, semble n’avoir jamais existé ».

ce n'est pas New-York, mais Valencia

Antonio n’en revient pas des investissements pratiqués dans son pays : hier, des prairies naturelles sur lesquelles s’entrainaient les footballeurs du Réal de Madrid. Aujourd’hui, les mêmes espaces (des milieux humides auparavant protégés) couverts de grues construisent des villes nouvelles, des aéroports gigantesques, peu importe leur rentabilité future : les avions viendront bien … ensuite. Il explique comment on fait de l’argent à partir de pas grand-chose : « Un terrain qui ne valait presque rien acquiert une valeur immense. Ce passage du presque rien à une logique qui multiplie les millions par mille met soudain en évidence la subite capacité d’expansion de l’argent. Depuis le milieu des années cinquante, la métaphore qu’on a utilisée pour désigner ce prodige est l’expression : « pelotazo », la métaphore du coup de pied réussi dans le ballon, le shoot gagnant du football. « Réussir un pelotazo distinguait soudain l’exceptionnel,  un profit aussi spectaculaire qu’un coup de pied bien envoyé dans le cuir d’un ballon de football : l’Espagne était le pays où l’on pouvait s’enrichir le plus rapidement d’Europe ».


« Nous vîmes aussi beaucoup de ceux qui nous ressemblaient entrer en politique par conviction, ou par hasard lors de la première vague d’élections démocratiques, s’y installer, et en faire leur profession. Ils y prenaient les manières que donne une autorité innée ».

Dans cette ambiance, où les élites flattent le peuple en donnant des fêtes apparemment gratuites (mais de plus en plus coûteuses), (personne ne demandant à en connaitre le coût), comment faire valoir quelque critique que ce soit : ce serait devenir rabat-joie. Rabat-joie de l’extérieur, passe encore, on passe pour être opposant et contradicteur au parti. Mais rabat-joie de l’intérieur, inimaginable, ce serait contester le système, mettre en cause le rattachement de tout un peuple à sa nouvelle culture, sa nouvelle identité, son identité régionale, sa langue locale, ses particularités locales magnifiées quasiment en opposition à l’identité nationale. La fête étant déjà en Espagne une marque forte d’identité, reprend ainsi les rites romains du pain et des jeux, façon moderne d’enthousiasmer les masses. « Plus de personnes dépendront directement de vos faveurs politiques pour subsister, plus de votes acquis vous pourrez comptabiliser ».

Saragosse moderne, la cité d'Auguste

La cause profonde ? « En trente et quelques années de vie démocratique et après quarante ans ou presque de dictature, aucune pédagogie de la démocratie n’a été pratiquée. La démocratie a besoin d’être enseignée, car elle n’est pas naturelle, car elle va à l’encontre des penchants très enracinés dans l’être humain »

« Ce qui est naturel n’est pas l’égalité, mais la domination des forts sur les faibles. Le naturel, c’est le clan familial et la tribu, les liens du sang, la méfiance envers l’étranger, l’attachement à ce qui est connu, le rejet de qui parle une autre langue, de qui a une autre couleur de cheveux et de peau …le naturel, c’est d’imposer des limites aux autres et de ne s’en accepter aucune pour soi-même … 

Antonio nous rappelle tous les penchants naturels de l’humanité, (pas toujours spontanément fraternelle), pour conclure : 

…et si la démocratie n’est pas enseignée avec patience et dévouement, si l’on ne l’apprend pas dans la pratique quotidienne, ses grands principes resteront un cadre vide ou serviront d’écran à la corruption et la démagogie. La seule manière de prêcher la démocratie est l’exemple… ».

architecture contemporaine : Palma Mallorca

Si l’une des Régions d’Espagne veut (selon les nouvelles pratiques des Dirigeants actuels) exister dans le monde, elle doit se présenter à New York, en Grande Délégation, et y créer des manifestations publicitaires. « Ce qui dans la réalité n’avait presque aucune consistance prenait une taille démesurée dans la grand imposture de son image médiatique. Cela n’avait pas d’importance. N’avaient pas d’importance ni la différence entre vérité et mensonge, ni le niveau d’exactitude ou d’erreur dans la relation des faits. Sans être tout à fait parvenus à la modernité, nous devenions un pays postmoderne où la distraction et le cynisme  acquéraient une aimable légitimité, mettant sur le même plan discours et valeurs, réalité et apparences, fantaisie et connaissance. Dans le pays même où les chambres des comptes n’accomplissaient pas sérieusement leur devoir de contrôle des dépenses publiques, les journaux ne faisaient aucun effort pour vérifier en détail les informations qu’ils publiaient, ou parfois les manipulaient sans scrupule au profit de leurs propres intérêts, ou de leurs engagements partisans. »

« Avant de commencer la réalisation d’un projet public, on ne devrait pas se contenter de la détermination de celui qui soutient cette entreprise. Il faudrait savoir au préalable si ce projet est conforme à la loi, et s’il est viable, or cette évaluation, seules des personnes techniquement capables et indépendantes des faveurs politiques peuvent la faire. Mais en outre un débat ouvert entre citoyens est nécessaire, parce que dans une démocratie les intérêts légitimes peuvent être très divers voire contradictoires, et à l’heure d’examiner le pour et le contre, il faudrait savoir, avec un maximum de précision et d’équité, quelle option doit prévaloir sur les autres, presque aussi acceptables, et de plus à quoi l’on renonce quand on fait un choix dans un monde réel où les possibilités sont limitées, où les décisions sont parfois irréversibles… »

L’écrivain se sent bien seul hors de la protection rassurante d’un groupe.  « Il est très difficile de porter la contradiction en Espagne. Contredire non ceux du parti ou du camp opposé, mais ceux qui semblent être du nôtre ; contredire sans regarder à gauche et à droite avant d’ouvrir la bouche pour s’assurer de la solidarité de ceux dont on sait, ou croit savoir, qu’ils nous sont favorables ; contredire seul, sans assurer ses arrières, en disant poliment ce que l’on pense devoir dire, ce qu’on a envie de dire, ce qu’il semble indigne de taire, en sachant qu’on risque non la réprobation attendue de ceux qui ne partagent pas nos idées mais le rejet offensé de ceux qui nous considèrent comme des leurs ; contredire non pas les visions abstraites et globales du monde mais s’opposer sur des faits précis et réels »… « le seul fait de voir la réalité et de la dire vous ostracise, fait de vous un dissident, un être anormal : un rabat-joie ».

un trouble-fête :

Aguafiestas.

Je repense à cette citation, dont j’ai perdu l’auteur (qu’importe !)

« Un homme libre est toujours une énigme pour les autres
Il leur fait peur au plus profond d’eux-mêmes »

Et pourtant… tout change, le monde change…

« Tout ce qui n’est pas transmis délibérément est perdu lors du passage d’une génération à l’autre. Ce qui a existé durant des siècles disparait en quelques années…la majeure partie du patrimoine immense et complexe que l’on tient pour connu disparait dans une grande cataracte silencieuse qui ne laisse pas de souvenirs, comme la mémoire de quelqu’un qui vient de mourir. 

Nous autres (les personnes d’origine rurale nées dans les années 50) le savons et pouvons le raconter : sous nos yeux s’est décomposé le monde d’une culture populaire qui à la fois nous protégeait et nous asphyxiait…. tout ce courant d’une culture de la pauvreté qui n’était pas faite d’une grossière résignation, mais d’une inventivité fertile, rendue nécessaire et limitée par la pénurie, mais absolument souveraine dans ses réussites, dans ses trouvailles d’une beauté austère, d’une harmonie instinctive, d’une force expressive qui se manifestait aussi bien dans la forme d’un outil poli par l’usage que dans celle d’une maison blanchie à la chaux ou d’un jardin potager, ou d’une chanson populaire ou dans le talent pour raconter une histoire, pour transformer en récits l’expérience personnelle ».

Je ne vais pas  continuer de vous citer le  livre

quelle puissance cependant !

« Rien n’existe pour toujours, rien ni personne n’est d’une seule pièce… »... Aujourd’hui, nous sommes forcés de nous réveiller, et nous découvrons une chose que nous avions oubliée : nous sommes pauvres. Et nous allons l’être encore plus, et pour longtemps. Nous étions de nouveaux riches et aujourd’hui nous voilà de nouveaux pauvres. ..Nous sommes pauvres et écrasés de dettes…Nous sommes les parents pauvres ou très peu fortunés du club des gens très riches, et même pas les plus pauvres des parents pauvres du club ».

« Beaucoup moins pauvres qu’une grande majorité de l’humanité ; beaucoup moins que nos grand-parents ou que nos parents ».

Comment faisaient-ils ?

« Nous allons devoir réfléchir aux droits auxquels il ne faut jamais renoncer, et à ceux qui sont trop précieux pour être laissés à l’avidité d’intérêts privés ou de factions politiques qui ne sont pas nombreux : l’éducation, la santé, la sécurité juridique qui protège l’’exercice des libertés et l’initiative individuelle… »

Le livre se termine par ces phrases :

« Il ne nous reste pas d’autre solution que de nous acharner à voir les choses comme elles sont, dans la froide lumière de la réalité. Aujourd’hui seulement, après tant d’hallucinations peut-être avons-nous atteint ou devrions-nous avoir atteint l’âge de raison ?»

Je vous engage à le lire : la réalité vous saute à la figure !


(mais ... nous sommes en Espagne… !)

Dyonisos, par Fran Recacha 2010
Bacchus, du même peintre espagnol

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