mercredi 1 avril 2015

Le fantôme de l'Elysée


Philippe Dessertine

Je vous ai déjà parlé de la fascination qu’exerce sur moi le nouveau Leclerc, temple de la consommation dans notre (petite) capitale du Sud de la Haute-Garonne : la FNAC offre le même spectacle, mais est au centre de Toulouse, une heure pour s’y rendre. Ici comme dans la grande Ville, tous les livres y sont, proposés à profusion ! Ce n’est pas comme dans les deux librairies du centre, il parait que l’une d’elles a déjà baissé le rideau….  Je suis venu chercher COSMOS de Michel Onfray ! Je le trouve en évidence. Pas loin je suis attiré par Philippe Dessertine, si souvent présent avec Yves Calvi sur les antennes de C dans l’air. 228 pages ! Alors que Cosmos  est un épais bouquin de 563 pages : vais-je pourvoir y arriver ? Le Fantôme de l’Elysée parait plus facile. Je me lance d’un trait dans la lecture ! 

J’ai bien fait : c’est une fiction. Elle se passe une nuit dans le bureau du Président. La nuit du 13 janvier 2014. Valérie dort assommée par les somnifères à l’Hôpital. Elle n’a pas encore publié son bouquin. Julie téléphone au Président pour prendre de ses nouvelles. C’est bien, on partage l’intimité du Président, et de ses fans-femmes. On apprend la porte secrète inconnue dans son bureau, qui permettait au locataire des lieux il y a deux cents ans de rejoindre quelques secrètes alcôves. François passe une nuit blanche à composer son discours, il est en charge de la France, son rôle est historique. Il est le successeur des Rois qui l’ont précédé. Sa tâche est immense dans la crise que nous vivons.


Il est Roi lui aussi, et ne doit pas subir le sort tragique de Louis XVI, auquel étrangement il ressemble….

La nuit s’annonce longue.

Seul dans son bureau, François Hollande prépare sa conférence de presse très attendue du lendemain. La rencontre fictive se déroule donc dans la nuit du 13 à 14 janvier 2014, alors que le président de la République est en train de rédiger le discours qui annoncera le lancement du Pacte de responsabilité et le tournant « libéral » de son mandat. On voit poindre déjà les enjeux de son remaniement du 30 mars, avec la sortie d'Arnaud Montebourg et l'arrivée au gouvernement d'Emmanuel Macron. En panne d’inspiration, un bruit le fait sursauter. Quel est l’intrus qui a réussi à berner la sécurité ?

C’est un vieil homme, qui prétend être le baron Jacques Necker, banquier suisse et ancien ministre des Finances de 1777 à 1781 ! On dit « Necre ».  L’homme le plus puissant du Royaume après le roi.

Au fil d’une conversation surréaliste, François Hollande commence à douter : et si son étrange visiteur n’était pas fou ? Et s’il disait vrai ?

Plus la nuit avance, plus les parallèles avec le passé surgissent brutalement : économie dégradée, pression fiscale trop lourde, dettes incontrôlées, citoyens mécontents…

La Révolution est-elle pour demain ?

L’Histoire est-elle condamnée à se répéter ?

Et surtout, le baron ressuscité peut-il encore sauver la Présidence du naufrage ?

Sur le site de l’IFRAP, http://www.ifrap.org/etat-et-collectivites/livre-visite-impromptue-du-baron-necker-et-de-didier-migaud-francois-hollande, Samuel-Frédéric Servière analyse beaucoup mieux que je saurais le faire le bouquin. Le côté intéressant de son article, est la référence à la publication du 11 février 2015 de la Cour des Comptes, sur la situation du pays, notamment la dérive de la dette. Il est évident que quand nous consacrons 200 Milliards aux intérêts, alors que nous ne pouvons mettre que cent fois moins : 2 milliards, aux investissements de recherche, la dette freine évidemment toute construction de l’avenir.



Pour S.F Servière, ce n’est pas seulement le baron Necker qui visite le Président, mais aussi Didier Migaud qui s’exprime !

Tout d'abord, il n'y a pas de baisse des dépenses publiques

Lorsque Philippe Dessertine fait dire à ses protagonistes (p.126-127) : « (François Hollande) : « J'ai indiqué ma volonté aux Français qui est celle de réduire… [la dépense publique]  Pourquoi ? Pas parce que ce serait un but en soi. Je suis attaché, plus qu'aucun autre, au maintien du service public, à notre modèle social. » et la réplique de Jacques Necker « Il me semblait, Monseigneur, que je n'entendais pas les choses ainsi. Il me semblait nécessaire d'exprimer pourquoi vous devez réduire le déficit. ». Oui ! Necker appelle le Président : "Monseigneur", il a été éduqué ainsi !

Le Rapport de la Cour des comptes se penchant sur les exercices 2014 et 2015 ne dit pas autre chose : Pour 2014, les sages de la rue Cambon insistent : Pour 2014 « Compte tenu des informations disponibles en juin, il aurait été souhaitable que le gouvernement révise à la baisse les prévisions de croissance du PIB, d'inflation et d'élasticité des recettes dès le projet de loi de finances rectificative déposé à cette date. » Au contraire l'inertie opposée à conduit à ce que « fin septembre, des mesures supplémentaires de réduction des crédits [soient] devenues largement inopérantes pour l'exercice en cours ». Car beaucoup trop tardives. Il faut dire que si les prévisions avaient été révisées à temps à l'été 2014, il aurait été inévitable d'afficher un déficit public supérieur à celui annoncé et donc de prendre des mesures susceptibles de renforcer la réduction des crédits ouverts afin de baisser ce déficit majoré constaté.

Pour 2015 l'appréciation de la Cour sur les biais de pilotage des finances publiques n'est pas plus tendre.

Les économies promises ne seront pas au rendez-vous

Philippe Dessertine peint un président de la République sommé par son interlocuteur helvétique de préciser sa pensée (p.129) : « Le président poursuit sa rédaction avec une fièvre accrue. [F.H.] « Alors pourquoi faut-il réduire la dépense ? Parce que c'est le passage obligé pour réduire les déficits. » « Monsieur Necker trouvez-vous que j'enfonce assez le clou ? » (…) [J.N] « bouleverser l'État en profondeur suppose une fermeté de caractère hors de toute norme. Dans un pays comme la France il s'agit ni plus ni moins de s'attaquer à des siècles de pratiques, à des corps constitués, à des textes gravés dans le marbre, à des intérêts multiples, éclatés parfois, contradictoires souvent, mais comprenant toujours que leur seul intérêt est que rien ne bouge. »

Le Premier président de la Cour des comptes constate, « Un premier risque pèse sur la réalisation des 21 milliards d'économies annoncées en avril 2014. Ces économies sont conçues, je le rappelle, non comme une diminution de la dépense publique mais comme un effort de ralentissement par rapport à son évolution tendancielle [à la hausse ndlr] (voir p.4) ». Et fournit dans ses analyses les points de fuite que nous avions nous même constaté dans notre analyse du budget 2015 : les conséquences des baisses des dotations des collectivités locales sont d'autant plus incertaines que « rien ne garantit qu'elles se traduiront par des réductions de même ampleur des dépenses locales ». Elles devraient par ailleurs être impactées par la baisse de l'inflation puisque leur évolution « tendancielle » s'infléchit. C'est particulièrement vérifié lorsqu'il s'agit de mesures de gel : point de fonction publique, non revalorisation des retraites de base, sous-indexation des retraites complémentaires.

En définitive le gouvernement est pris avec le phénomène de l'inflation trop basse dans un dilemme : Reconnaître des marges d'économies en valeur, puisque les objectifs budgétés initialement sont surestimés, et procéder aux annulations de crédits consécutives, mais dans le même temps constater de moindres économies tendancielles en volume. Puisque la hausse spontanée anticipée est elle-même moindre que prévu.

Ne pas se laisser aller à la facilité de la dette

Philippe Dessertine est né à Rouen
en octobre aussi, mais en 63 !
Il s'agit à n'en pas douter du pire des maux car il laisse supposer que les finances publiques sont encore « pilotables » en contribuant à faire repousser indéfiniment les réformes structurelles nécessaires. C'est le supplice de l'étrangleur ottoman. Philippe Dessertine fait résumer par le baron Necker la dangerosité du viatique : « la dégradation progressive des comptes prend des années ; chaque instant qui retarde la catastrophe est regardé comme la démonstration que les changements pourraient ne pas être totalement obligés. » (…) « De même que l'excès de dette, le moment où la dépense devient intenable, ce moment, Monseigneur, est invisible. »

Encore une fois Didier Migaud dans sa présentation du rapport annuel de la Cour des comptes ne dit pas autre chose : « À cet horizon (2017), la dette publique pourrait approcher, voire dépasser 100% et l'équilibre structurel des comptes publics serait encore repoussé au-delà de 2019. Attention à ne pas se laisser abuser par le très faible niveau des taux d'intérêt auxquels l'État se finance actuellement : la dette supplémentaire que nous continuons d'accumuler va devoir être financée et refinancée pendant de nombreuses années. Et elle ne le sera vraisemblablement pas aux taux exceptionnellement bas que nous connaissons aujourd'hui. » Une constatation bien relayée par le rapport annuel qui relève d'ailleurs que jusqu'à présent « les économies de constatation sur les charges d'intérêt ont permis ces dernières années de compenser des dépenses imprévues en cours d'année et facilité le respect des objectifs d'évolution des dépenses publiques. Le gouvernement s'est donc privé d'une marge de précaution.» Autrement dit, la charge de la dette devrait être isolée (sortie) de l'enveloppe zéro volume, qui ne devrait donc comporter que le budget général de l'État (zéro valeur) et le financement du CAS pension

Conclusion

Se focaliser sur les rapprochements parfois un peu forcés entre la veille de la Révolution française et notre situation présente, ne pourrait que faire passer le lecteur à côté de l'intérêt du livre. L'auteur d'ailleurs n'insiste pas davantage sur le sujet. Si des ressemblances sont parfois frappantes, elles sont plutôt confinées à des postures et à l'exégèse d'un tempérament national de situation. On relèvera toutefois quelques croquis mordants : Turgot le libéral s'opposant point par point à Calonne le « pré-keynésien », le personnage de Necker se réservant le beau rôle de la synthèse.
Non, l'intérêt de l'ouvrage est ailleurs… il est de nous montrer que les interrogations sur le niveau des prélèvements obligatoires, sur le choix de l'endettement, la propension court-termiste pour la dépense, sont autant d'obstacles à une réforme structurelle et en profondeur de la sphère publique. La libéralisation de la croissance, la lutte contre les corporatismes et le capitalisme de connivence, les rentes de situations sont également des éléments puissants du livre, que l'auteur rapproche utilement des guildes, manufactures et autres fabriques placées opportunément dans la bouche de son ministre des finances visiteur du soir.
L'ouvrage se veut avant tout vulgarisateur des grandes thématiques sans véritablement faire la pédagogie de la réforme. C'est là la limite de l'exercice. Le voile de la fiction s'arrête devant le refus de proposer des préconisations précises, dont le pauvre baron, ne peut, bien évidemment dans un siècle où une réalité institutionnelle et des mécanismes qui ne sont plus les siens, faire qu'à grands traits les esquisses.
Pour finir laissons le dernier mot au Premier président de la Cour des comptes Didier Migaud : « Le rééquilibrage durable de nos finances publiques dépend des choix de politique économique susceptibles de renforcer le potentiel de croissance de l'économie […] l'ensemble de ces choix ne s'impose pas au nom d'une contrainte, subie ou importée (…) il s'impose, si j'ose dire, de l'intérieur si nous voulons préserver notre souveraineté, c'est-à-dire précisément notre capacité de faire des choix. » Le « Necker » de Philippe Dessertine ne saurait mieux dire. Encore faut-il que l'ombre portée du Budget de la France ne soit pas trop déformée : « les politiques de rabot ne peuvent pas tenir lieu de stratégie de redressement des comptes publics. » tance Didier Migaud ; c'est-à-dire avant tout en finir une fois pour toutes avec une politique financière faite d'annonces, d'apparences et d'expédients… bref de communication financière… ce qu'avait, pour le coup, inauguré Jacques Necker. Certaines constantes ont la vie dure.

Le livre de Dessertine ne cesse d’évoquer la fin tragique de Necker : nous sommes en 1789, et les dérives de la gestion royale précèdent la Révolution…

Quand un peuple dos au mur se retourne vers les extrêmes comme le montre la situation actuelle, entre les deux tours des cantonales ; quand la situation financière des collectivités locales ne laisse augurer qu’une nouvelle hausse des impôts locaux dès  2015. Si l’embellie due à la dévaluation de l’Euro et à la baisse du cours du pétrole voyait son terme… si les taux d’intérêt remontaient…

…la Révolution peut-elle partir d’un coup …


… quand les impôts devenus injustes ne seront plus supportables !

Necker très populaire une partie de sa vie, s’est aussi fait de nombreux ennemis : en s’attaquant à la ferme générale, il s’est mis à dos le monde de la finance ; ses assemblées provinciales lui ont aliéné les parlements ; la réduction des dépenses de la Cour, dénoncées avec complaisance dans le Compte-rendu au Roi de janvier 1781, lui a également créé de nombreux et puissants adversaires

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