mercredi 19 septembre 2018

Le bois des Moutiers à Varengeville (2)


Je vous disais précédemment que dans le Pays de Caux, (qui vient de la chaux obtenue en brûlant le calcaire, vous aviez compris) une valleuse désigne une petite vallée creusée dans la craie de la falaise. Jadis nommée localement avaleuse, parce qu’elle descendait vivement vers l’aval, elle est une des caractéristiques de la Côte d’Albâtre. 


A une dizaine de kilomètres de Miromesnil, la valleuse de Varengeville a dû connaître les courses échevelées du petit Guy de Maupassant, bien avant que l’auteur de Pierre et Jean ne lui préfère le séjour d’Etretat. Aujourd’hui, le fils spirituel de Flaubert aurait bien du mal à s’y reconnaître. Lui qui l’a vue rase et nue, crevasse à fleur de roche, moitié d’entonnoir à ciel ouvert se déversant dans la mer, il la retrouverait boisée, luxuriante, peinture vivante d’un vert intense. Cette métamorphose a commencé cinq ans après la mort du grand écrivain cauchois, par la volonté d’un seul homme, Guillaume Mallet, un ancien officier de cavalerie né en 1860 d’une famille de banquiers protestants. 


Bien avant eux, au XIè siècle, son illustre homonyme et aïeul Guillaume Malet, seigneur de Graville, combattait à Hastings avec Guillaume de Normandie dit le Conquérant. Après la victoire, celui-ci lui ordonnait d’enterrer discrètement l’usurpateur Harold sous un cairn de pierres, tout en haut de la falaise calcaire du Sussex. Est-ce un obscur atavisme qui pousse son descendant vers Varengeville, qui le fait revenir en ce Pays de Caux où ses an­cêtres ont vécu ? Peut-être, mais ce n’est pas la seule raison : pendant la guerre de 1870 et la Commune, ses parents se sont réfugiés sur l’île de Wight, où le jeune Guillaume passe la fin de son enfance. En 1895, son voyage de noces le mène en Italie et en Egypte, et c’est la découverte d’un autre monde, d’une autre végétation qui lui laissera une empreinte indélébile.

Quand, à 35 ans passés, cet es­prit ouvert aux courants artistiques de son siècle décide de réaliser une maison et des jardins qui lui rappellent l’Angleterre, c’est là que son cœur l’envoie, à proximité de Dieppe, juste en face des falaises britanniques qui ressemblent tant à celles de la Normandie orientale. Le site de 12 hectares est pelé, vierge, plus inhospitalier que l’arrière-pays qu’on croirait désert si ne s’y élevaient çà et là d’imposants clos-masures, forteresses-oasis du plateau cauchois. Sur les flancs pentus de la valleuse, des vaches broutent l’herbe rase comme sur une toile de Boudin, face aux rudes em­bruns du Chenal qui unit le vieux duché à son royaume d’Angleterre.


Il n’y a rien : de quoi séduire un esprit conquérant, épris tout à la fois de jardins, de musique, d’orientalisme, de littérature et de spiritualité. C’est donc là que Guillaume Mallet créera son paradis terrestre. Il n’y a rien, mais il y a tout ! Un courant issu du Gulf Stream qui favorisera l’essor des essences exotiques découvertes en Méditerranée ; un sol siliceux, acide, exceptionnel sur ce plateau calcaire, qui permettra un foisonnement de plantes de « terre de bruyère » ; la précieuse eau des ruisseaux qui creusent encore la valleuse ; et aussi, et surtout, cette position dominante de gardien des portes qui donnera à la demeure la paisible grandeur d’un luxueux refuge à tête de Janus, une face tournée vers le confort terrien, l’autre vers la sauvage beauté maritime.

Ces propos enthousiastes ne sont pas de moi, mais de Olinda Longuet, journaliste du Patrimoine normand, dont je salue le style : http://www.patrimoine-normand.com/index-fiche-30836.html

les rhododendrons de l'Himalaya


Pour donner corps à son projet, Guillaume Mallet sollicite deux génies de son époque. S’il les trouve en Angleterre, sans doute est-ce autant en souvenir de sa jeunesse qu’en raison du vent de renouveau qui secoue la société victorienne finissante.

Sir Edwin Landseer Lutyens est architecte. En 1927, il signera à New-Delhi le palais du vice-roi. Anticonformiste notoire, fervent apôtre du mouvement Arts & Crafts à la mode, c’est lui qui imagine la maison à venir, et aussi le mobilier qui l’habitera et l’habite encore.

La paysagiste et botaniste Ger­trude Jekyll est l’un des plus brillants esprits de son temps. En vertu des principes chers à son inspirateur William Robinson, elle base ses créations sur une structure de plantation d’apparence sauvage, telle qu’on l’imagine au sein d’une nature idéalisée, sans contraintes, pro­pi­ce au rêve, à la poésie, magni­fiée par la lumière.

Ces deux génies travaillent de concert. Ils conçoivent concomitamment l’aménagement des abords de la maison, une union rarissime pour une œuvre unique et harmonieuse.


Ainsi s’élève au faîte de la valleuse de Varengeville une demeure de style néo-Tudor mâtiné d’Art Nouveau et des courants mystiques de l’époque. Sa silhouette cossue, sa porterie défensive aux arcs en plein cintre, son échauguette, ses meurtrières, ses lourdes huisseries médiévales en chêne, les verticales de ses fenêtres et de ses hautes cheminées incitent à baptiser manor cette bâtisse beaucoup plus imposante que la plupart des villas balnéaires ou campagnardes construites dans le même temps entre Le Tréport et Granville.

Récemment, Marc E. nous visitait avec Mario di Maio, et nous racontait ses souvenirs de membre de la Commission Nationale des Monuments Historiques, (au titre de la 1ère section : personnalités qualifiées choisies comme expert en raison de leur compétence dans un domaine spécifique traité par la section pour les parcs et jardins) : -"les Moutiers nous recommandait-il, est le jardin le plus remarquable que j’ai jamais vu : je m’y suis rendu un jour, me suis présenté, et conquis par mon enthousiasme, le propriétaire nous a fait visiter son paradis tout l’après-midi" !





Merci, Marc du tuyau...

et de ton si joli bouquet de fleurs blanches !


et bravo !

tu le mérites bien  !
http://www.france-phaleristique.com/onm_promo_19-05-18.htm
M. Estében ( Marc, Clément, Vincent ), inspecteur des sites dans une direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement ; 38 ans de services.


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