vendredi 11 novembre 2016

1914-18 : un soldat sculpteur pendant la Grande Guerrre :

Nous sommes vendredi 11 novembre au matin. Les cérémonies commencent tôt ici, avec l'hommage au carré militaire dans le vieux cimetière. Il fait le temps de saison, pluvieux, humide et froid. Le temps fort va être tout à l'heure les chants en Anglais de nos collégiens : it's a long way to Tipperary, et un autre quasi inconnu : Pack up your troubles in your old kit bag, and smile, smile, smile !

Je vous expliquerai demain de quoi il s'agit, en vous communicant les paroles. En attendant, j'ai l'occasion (unique) de publier ce texte universitaire, inédit, et très personnel :


.....Joseph Nassiet, fabricant de Jésus-Christ (2)

Cent ans après 1916, année d'intervention des soldats du Commonwelth, je vous propose de découvrir ce travail d'Historien (célèbre, et contemporain), Agrégé de l'Université d'Angers, avec qui nous avons quelques rapports de parenté. Ce travail a été publié dans la Revue de la Société de Borda, célèbre Société savante dont le siège est à Bordeaux. J'avais déjà évoqué ce sujet dans http://babone5go2.blogspot.fr/2014/01/fabricant-de-jesus-christ.html

Voici maintenant le texte complet.

Comme c'est un travail universitaire, les faits sont cités avec précision, tels quels, avec plein de notes de bas de page. C'est un voyage dans le passé, il nous fait réfléchir à notre présent, si confortable, et pourtant si fragile. Nos grand-parents furent des héros, souvent muets. Peut-être devons-nous réfléchir à tenter de les imiter ?

                                                                                             à Jacqueline, ma marraine

Considérable[1], on le sait, est l’ampleur de l’« artisanat de tranchée »[2] qu’a suscité la Grande Guerre. La production de Joseph Nassiet (1880-1960[3]) s’en distingue dans la mesure où il n’a pas seulement gravé des douilles d’obus, comme beaucoup d’autres soldats, mais où il a aussi effectué un travail, beaucoup plus rare, de sculpture sur bois. L’ensemble de ses œuvres conservées dans sa famille dépasse la vingtaine. Son affectation dans l’artillerie à pied lui a donné beaucoup plus de disponibilité et de moyens qu’aux Poilus qui servaient dans l’infanterie et dans les tranchées, ce qui lui a permis d’accomplir une œuvre plus élaborée. C’est en autodidacte qu’il a fait ces sculptures, avec le savoir faire de la société paysanne dont il était issu et qui était encore majoritaire en France, mais avec aussi une originalité personnelle qu’il avait déjà exprimée en quittant l’exploitation paternelle.

Le corpus de ses œuvres, les archives militaires, quelques photographies et les nombreuses cartes postales conservées par sa famille, quelques souvenirs de ses enfants enfin, permettent de reconstituer les étapes de son travail. Ses oeuvres contribuent à faire découvrir « une spiritualité du front », comme l’écrit Annette Becker[4], et il nous paraît intéressant de les replacer dans un contexte aussi précis que possible.


 Cette famille était établie en Chalosse, un pays de collines au sud de l’Adour. Les parents de Joseph étaient venus s’installer à Ossage comme métayers d’une terre nommée la Campagne.  Aîné de deux frères et d’une sœur, Joseph y a résidé jusqu’à son mariage[5]. Il a laissé dans sa famille l’image d’un original. Titulaire du certificat d’études, il a été le premier garçon de sa commune à posséder une bicyclette, et il l’utilisait pour aller suivre une formation d’agriculture. La Chalosse était en effet un pays de petite polyculture – blé, maïs, prairies, vigne – dont le phylloxéra avait ravagé les vignobles. Un instituteur, François Baco (1865-1947), était un pionnier dans la recherche de moyens pour reconstituer le vignoble avec des hybrides capables de résister aux maladies de la vigne[6], et Joseph  a suivi sa formation, puis tenta lui-même de développer cette méthode des greffes ; dans une parcelle de terre qu’il louait sans doute, située à Mimbaste, à l’embranchement de la route d’Orthez et de celle de Clermont, il a fait des greffes selon cette technique. Mais il se heurtait à la défiance des paysans ; c’est ainsi qu’une tante qui possédait à Ossage une terre voisine, Sanche, accepta qu’il remplace ses vignes par des plants greffés à condition de le payer quand ceux-ci produiraient : les risques ne se partageaient pas ! Ces idées modernes « ne plaisaient pas trop » à son père avec lequel il ne s’entendait pas.

A la suite de son service militaire, qu’il avait fait de 1902 à 1904 à Tarbes au 14e Régiment d’artillerie, il avait été versé dans la réserve de l’armée active. Il y accomplit deux périodes d’exercices, à l’automne 1907 et du 15 septembre au 1er octobre 1910[7]. Il avait alors trente ans et fréquentait une petite cousine plus jeune de dix ans, Catherine Ducourau, qu’on appelait Anna et qui vivait à la maison de Castillon en Estibeaux. Il était grand, il avait les yeux bleus, ils se sont mariés en février 1911 et une fille leur est née à la fin de la même année. A l’occasion de son mariage, ses parents lui avaient donné, en tant qu’avance successorale, une somme de 2500 francs car il allait quitter la maison : il partit servir comme domestique au château de Labatut, puis il a pu faire reconnaître ses talents à Clermont par le comte de Marcé qui l’a employé comme régisseur, avec son épouse comme femme de chambre. Malgré le conseil de son maître, Joseph plaça son capital en emprunts russes. Sa femme servit la famille de Marcé pendant toute la guerre ; la comtesse l’appelait « ma bonne Anna ». Cette famille fut endeuillée d’entrée par le décès de deux fils de vingt-et-un ans, deux jumeaux, les 10 septembre et 21 novembre 1914.

A la suite de la mobilisation générale, Joseph rejoignit le 14e Régiment d’artillerie à Tarbes où il arriva le 5 août. Les hommes d’active partirent dès les 7-9 vers la Lorraine[8]. Comme il appartenait à la classe 1900, la moins jeune de la réserve, il n’est pas parti combattre et fut bientôt versé dans l’armée territoriale. Il est resté à Tarbes jusqu’à l’été 1915. A l’automne 1914, il y dressait des chevaux. Très vite en effet l’armée a commencé à en manquer ; elle en réquisitionnait, mais devait les dresser pour qu’ils répondent à ses besoins, en l’occurrence le travail en attelage, par quatre ou six, pour tracter les canons de 75 ou les caissons. Le dressage d’un cheval prenait souvent plusieurs mois[9]. Savoir dresser les  chevaux n’était pas si banal dans cette France méridionale où l’on labourait avec des bœufs. Il y avait nécessairement des chevaux chez le comte de Marcé où Joseph avait travaillé pendant deux ans et demi, et le régisseur avait eu l’occasion de s’en occuper. Ce talent est confirmé par le fait que plus tard, il allait terminer sa carrière comme gendarme à cheval.

Racontant l’origine d’une médaille « en trois ors, jaune, rose et vert », datée de 1914, sa fille aînée a rapporté qu’il eut l’occasion de secourir un officier dont le cheval se cabrait[10]. Or, au dos d’une carte postale représentant la devanture de sa bijouterie, un correspondant nommé F. Audouy lui écrit, le 14 avril 1915 : « …Vous êtes un brave, nous le savons… ». Ce bijoutier sans doute n’était autre que cet officier de réserve qui lui exprimait, avec cette carte et cette médaille, sa reconnaissance.



Au printemps 1915 Joseph est « convoyeur »[11], c’est-à-dire que très probablement il accompagne des chevaux envoyés par chemin de fer. Ainsi en avril, il est cantonné à Ussel, puis il revient le 26 à Tarbes où le 12 mai il garde la gare. Le 21 juin il est de passage à Toulouse. Il lui est possible de venir  voir sa femme en permission. C’est ainsi qu’il est chez lui à Pâques 1915 (le 4 avril) et « fait ses pâques », ce qui ne devait pas être son habitude : son épouse lui écrit, après son départ, qu’elle est « très contente » qu’il les ait faites avant de partir, et qu’il fait « bien de penser un peut au bon Dieu » (sic). C’était un fait général que la pratique religieuse des hommes était moins forte que celle des femmes, mais cette carte témoigne de son évolution vers une piété grandissante. Celle-ci se voit peut-être aussi dans le choix des cartes postales qu’il envoie à sa femme. A l’automne 1914, ce sont des cartes disponibles à l’Ecole d’artillerie, des photos de modèles de canons de l’artillerie française ou des dessins de scènes de batailles récentes. Le 12 mai 1915 en revanche, il envoie, de Tarbes, une carte postale de Lourdes représentant une station du chemin de croix du Christ ; celui-ci est représenté comme il va lui-même le faire sur ses sculptures : les cheveux longs, avec barbe et moustache.

Ce pourrait être à cette époque que comme d’autres soldats, Joseph a décoré des douilles d’obus, déjà de motifs végétaux, car deux de ces douilles sont du calibre 75 dont il pouvait disposer dans l’artillerie de campagne. On ne connaît que deux crucifix remontant aux années 1914-1915. Tous deux se composent d’une croix, en plusieurs parties, sur laquelle est vissé le corps du Christ sculpté séparément. Tous deux portent plusieurs millésimes, comme si le sculpteur les avait réalisés sur un temps assez long. Le premier crucifix est composé d’une croix datée de 1914 tandis que le christ l’est de 1917. Cette croix est déjà décorée de fleurs de lys, un symbole marial qui s’imposait prioritairement de la part d’un homme qui se faisait appeler Joseph et dont l’épouse s’appelait « Anna ». Le second est de type janséniste et daté de « 1914 15 16 » ; il  est formé d’un beau corps en ébène fixé sur une croix en acajou. C’est effectivement en 1916 que Joseph a pu sculpter de l’ébène, nous verrons dans quelles conditions.

Le 24 juin 1915, Joseph est affecté au 58e régiment d’artillerie de campagne qui appartenait au même corps d’armée que le 14e et dont le dépôt était situé à Bordeaux. Le 29, il est à Dax où il se fait photographier avec sa femme et sa fillette de quatre ans. Il fut affecté à une section de munition (la 31e). En août, il était encore à Bordeaux où il fut hospitalisé à la suite d’un accident, puis il a rejoint le 58e RAC qui combattait dans le secteur de Minaucourt[12], au nord-ouest de Sainte-Menehould (Marne). Il y a servi comme « conducteur » à la 44e batterie de 90, c’est-à-dire conducteur d’une voiture à cheval pour approvisionner les pièces de canon. Il s’y trouvait en décembre. Une telle affectation n’était pas propice à un travail d’artisanat. « L’artilleur est rarement libre de disposer de son temps. Dès le grand matin il est à ses chevaux, à son matériel. Il ne peut guère s’en éloigner dans la journée. »[13] Il fallait atteler les chevaux, les conduire, les nourrir, et le plus difficile était de leur trouver à boire (« ça allait ! A part l’abreuvoir. C’était tout un voyage, deux fois par jour aux puits… Et l’eau n’était guère abondante… »[14]). Les conducteurs n’avaient pas nécessairement moins à souffrir que les servants ; les routes étaient encombrées et « arrosées », les chevaux prenaient peur.


Relevé le 1er mai 1916, le 58e cantonna plus au sud, à Gizaucourt, puis à Merlaut et Ponthion. Le 1er juin, l’affectation de Joseph au 1er Régiment d’artillerie à pied a donc constitué pour lui une rupture : au lieu de soigner les chevaux, cet homme de 36 ans allait dorénavant servir les pièces, c’est-à-dire combattre. Il était affecté à la 35e Batterie ; le lendemain, ce sont en effet 24 hommes du 58e RAC qui la rejoignent. Elle est armée de pièces de 120 long, un canon qui tire à une douzaine de kilomètres. Une telle affectation s’inscrivait dans le cadre de l’effort général de développement d’une artillerie lourde, mais est significative aussi déjà du manque d’hommes dont soufrait l’armée. La 35e batterie vient d’arriver à Estrées-Saint-Denis, à l’ouest de Compiègne ; le 4 juin, les 130 hommes, sous les ordres de deux officiers, sont transportés en automobiles vers l’est, à Chelles, près de Pierrefonds, et le lendemain, ils se rendent à la position qui leur est assignée, Saint-Crépin-aux-Bois (Somme), à 13 km au nord-est de Compiègne, entre l’Oise et l’Aisne, d’ailleurs tout près de Rethondes. Ils installent quatre pièces au nord-est de Saint-Crépin, et quatre autres dans le parc d’Offémont[15], qui forme la lisière orientale de la forêt de Laigue. Ce parc est une immense parcelle forestière dépendant du château du même nom. Il s’étage sur des pentes qui dominent le vallon où se trouve le village, puis présente des surfaces planes à la même altitude que la champagne plus à l’est. Le 7, les pièces sont en état de tir. Joseph est maintenant « artilleur servant » et, plus précisément, « tireur »[16]. Son frère Henri, dont la correspondance témoigne d’un tempérament tourmenté et critique, s’en indigne : « je me demande comment on laisse des jeunes de vingt cinq ans en arriere au ravitaillement alors qu’on envoie bientôt des territoriaux servir les pièces ».



C’est en cet été 1916 que Joseph se met à pratiquer la sculpture de façon suivie, car c’est alors en effet, comme l’écrit sa fille, qu’il a trouvé des bois précieux « dans les ruines d’une usine de brosses de luxe ». Or précisément, des fabriques de brosses de luxe réputées, dont naguère la majeure partie de la production était exportée, se trouvaient à Ollencourt, un hameau de Tracy-le-Mont, lequel n’est distant du parc d’Offémont que de trois kilomètres. La ligne de front passait par cette commune, les localités derrière celle-ci étaient désertées et les fabriques d’Ollencourt avaient été ruinées par les bombardements de l’artillerie allemande. Pour la fabrication des manches notamment, elles employaient des bois exotiques, comme l’ébène, ainsi que l’os, etc... En 1916, il y restait des pièces de bois précieux. Quand, en avril, une équipe du génie y a établi son quartier, « beaucoup de poilus » ont aussitôt fabriqué des cannes « en bois des Iles »[17].


Joseph a dû commencer par faire comme ceux qui l’ont précédé. Il a dû réaliser d’abord la seule sculpture qu’il n’a pas pensé à dater, une canne, avec un décor végétal, laquelle inclut une baïonnette et dont le pommeau est une sphère en aluminium. La moitié supérieure de celui-ci est poinçonné (« Dopp.Z.96 n/A ») et graduée de 0 à 70 hm ; c’est donc une pièce allemande, une fusée d’obus à double effet, fusante et percutante, modèle 1896 transformée (n/A : neue Art) pour canon de campagne de 77[18]. C’est sous le feu de l’artillerie ennemie en effet que les équipes de canonniers pointaient leur pièce et la ravitaillaient en munitions. Après explosion, la fusée de l’obus « se détache de l’ensemble disloqué et reste ordinairement enterrée au point d’arrivée ; mais, d’autres fois, elle s’en va ou elle veut […] il faut s’en méfier » (Barbusse, Le feu, chap. XIX). Les fusées d’obus ont intéressé d’autres artilleurs adonnés à la fabrication d’objets d’artisanat, mais leur manipulation était dangereuse[19]. Comme une fusée se termine par une queue creuse, Joseph y a emmanché l’extrémité d’une baïonnette Lebel, puis a dû compléter le pommeau en soudant ou en faisant souder sur la fusée une autre pièce hémisphérique qui a servi de culot. Cette fusée allemande est ainsi une sorte de trophée, et le simple geste de prendre la canne et la tenir à la main était un double défi, à l’ennemi et à la mort.

Puis il date de 1916 une canne dont le fût est en ébène et la poignée une pièce d’aluminium coudée, mais sans poinçon qui en identifierait l’origine. Autour du fût s’enroule un serpent qui vient mordre un visage coiffé d’un casque à pointe. Au-dessus, un coq juché sur un obus voisine avec l’inscription : « Vive la France » ; c’est donc le sentiment patriotique que Joseph exprime en premier. Ce motif de serpent enroulé autour d’une canne est très fréquent dans l’artisanat des tranchées[20], mais ici, bien que l’ébène soit un bois très dur et difficile à travailler, la tête du serpent se dégage en haut-relief. A l’occasion d’une permission, Joseph la tient quand, en uniforme, il pose fièrement avec son épouse devant un photographe.

Même si les artilleurs échappaient à l’horreur des tranchées, même si leurs pertes furent bien moindres que celles de l’infanterie, ils n’en côtoyaient pas moins la souffrance et la mort. Avec le combat au front et la proximité du danger, la piété des soldats et de leurs proches allait grandissante. Est-ce en 1916 qu’Anna fit ce pèlerinage à Notre-Dame-de-Buglose qu’elle n’a pas manqué de raconter dans une lettre à son mari ? C’est à la fin de cet été, en tous cas, que Joseph commence une série de crucifix. Deux grands sont réalisés alors, en acajou et reposant sur un piédestal. Le premier, haut de 65 cm, est composé de onze pièces (3 pour le corps du Christ, 5 pour la croix, 2 pour le socle), sans compter plusieurs incrustations décoratives, en bois et en os. La plus haute représente déjà un petit coeur. Il l’a dédié « à mon épouse » (« AN »). Le second crucifix daté de 1916 est dédié à sa sœur. Il est possible que le premier ait été composé en témoignage de reconnaissance ; des correspondances révèlent des rencontres spirituelles entre des soldats et leurs destinataires, notamment des femmes qu’ils reconnaissent avoir été plus pieuses qu’eux.

Au point de vue religieux, les artilleurs étaient plus délaissés que les fantassins en raison de leur moindre exposition au danger et de leur dispersion[21], mais le parc d’Offémont abritait une activité militaire intense et diversifiée que le couvert boisé permettait de dissimuler : unités d’artillerie de tous calibres, dépôts de munition, unités du génie, services de l’intendance, réserves d’infanterie, une ambulance, si bien qu’il devait y être possible d’organiser une assemblée religieuse, dans une clairière ou sous le couvert du bois. En 1916, la Toussaint et la fête des Morts, d’ailleurs confondues par la presse, ont été particulièrement commémorées, y compris « en arrière du front dans la zone des armées »[22]. C’est ainsi que Joseph a eu l’occasion de prendre part à une « mission » catholique, d’après une attestation que lui en a donnée le 3 novembre le « prêtre de la mission » [23], un prêtre-soldat. « Ces deux croix… » : c’est par ces mots que commence ce petit billet, aujourd’hui très usé et difficile à lire, qui fait penser que les deux premiers crucifix existaient à cette date. Le « prêtre de la mission » les a « indulgenciées », c’est-à-dire leur a attaché des indulgences, d’ailleurs destinées aux « soldats seulement », en vertu de privilèges « accordés par le Saint-Siège ». Les plis de ce papier, encore visibles, montrent que Joseph l’a plié en huit, sans doute pour le garder précieusement sur lui, peut-être cousu dans une doublure, ce qui ne signifie pas qu’il y vît une sorte d’amulette à l’effet magique[24]. Plus tard il l’a collé sous le socle du premier grand crucifix.

Le 11 novembre, la 35e Batterie est relevée[25] et, à six heures du matin, se met en route pour un trajet de 25 km vers le sud jusqu’à Longpont (Aisne). Elle y trouve une ancienne abbaye ruinée dont le propriétaire, M. de Montesquiou, est accueillant au point qu’y fut organisé, au cours de l’été précédent, un spectacle de théâtre aux armées. Elle y est restée un mois et demi. Joseph en a profité pour aller à Paris où Anna a fait le « voyage » pour le retrouver ; pourrait y avoir été prise la photo mentionnée ci-dessus où ils posent ensemble et où Joseph a l’air fier et heureux en tenant sa canne, ce qui expliquerait que leur fille n’y figure pas. A-t-il pu emporter à Longpont ses premières sculptures pour continuer d’y travailler ? Avant son départ en effet, le 29 décembre, il confie une caisse à l’abbé Lasmoles, le précepteur du fils du propriétaire, pour qu’il l’expédie par le train à sa femme, ce que l’abbé réussit, à l’encontre du règlement, le 7 janvier[26].


Au début de janvier 1917, tout le personnel de la 35e batterie « est bivouaqué » à Offémont[27], c’est-à-dire qu’il y est installé en plein air. Joseph y est maintenant connu comme un « fabricant de Jésus Crist » ! C’est ainsi que le surnomme un « copin » (sic), Louis, en lui adressant une carte postale le « vendredi 2 février » 1917. Il est ainsi certain que Joseph sculpte sur le front même. C’est alors sans doute qu’il sculpte trois autres crucifix datés de 1917 qui sont aussi en acajou, posés sur un piédestal et exactement de la même forme que le deuxième de 1916 (dédié à sa sœur). Deux sont dédiés à sa fillette de six ans et à une belle-sœur[28], et il allait offrir le cinquième à ses parents. Celui qui est dédié à sa fille est décoré d’incrustations en os, comme les deux premiers réalisés au début de l’automne, et c’est le dernier à présenter ce matériau qui devait provenir d’Ollencourt.

Le 19 mars 1917, le repli de l’ennemi sur la ligne Hindenburg a procuré à l’artillerie lourde française du secteur un répit de deux semaines, puisqu’il restait à savoir jusqu’où il serait possible de le poursuivre. Après que l’infanterie française a atteint la ligne Hindenburg, à la fin du mois, ordre est donné à la 35e Batterie de s’installer à Liez, au nord du canal de Saint-Quentin. Le 3 avril 1917, tôt le matin, elle quitte Offémont et marche jusqu’à Salency où elle passe la nuit ; le lendemain, elle traverse Chauny et est cantonnée dans les ruines du château de Villequier-Aumont. Le 5, sur un plateau où le paysage de champs ouverts est entrecoupé de bois, elle commence les travaux pour installer la position à Liez, où se trouvait d’ailleurs un fort construit en 1881. A l’occasion du changement de position, la Batterie se voit confier des pièces de 155 long. Le 8, les quatre pièces sont en position de tir. Le 11 mai, elle est bombardée de 9 h à 15 h. et finit par « éteindre » le feu de la batterie adverse. Le 13, « un violent bombardement » suscite de sa part un tir de riposte pendant plusieurs heures. Le 23 juin, un obus tombe sur une plate-forme, tue un maître-pointeur et blesse quatre canonniers. Le 24, la batterie exécute « un tir de destruction de 4 heures, malgré le feu de l’ennemi » (il s’agit de détruire l’artillerie de tranchée ennemie)… Le 10 juillet, un tireur, « entendant venir un projectile ennemi », prend le risque de faire feu avant de s’abriter. Quand un canonnier est blessé, comme, le 11 juillet, par éclat d’obus, on veille à assurer la continuité du tir.

Ce changement de position est à relier à la mutation du travail de sculpture de Joseph. Tous ses crucifix sont dorénavant d’un nouveau type. Ils sont moins grands - ils ne mesurent que 35 cm de long environ. Dépourvus de socle, ils sont destinés à être accrochés ; sans doute Joseph, résolu à en sculpter un certain nombre, a-t-il pris conscience des difficultés de transport ou d’expédition. Ils sont maintenant le plus souvent en chêne, car Joseph ne dispose plus de bois précieux ; l’un d’eux est même en plusieurs pièces de bois (« ce bénitier a été fait avec un pied de lit », est-il écrit au dos), le sculpteur ne disposant d’une pièce assez grande. Sculptés en bas relief, ils sont moins conventionnels que ceux de la première série. Leur forme est polylobée et évoque des formes végétales, ce qui leur donne une douceur qui s’oppose aux contours rectilignes de la croix centrale en léger relief[29]. Huit crucifix de ce genre sont conservés dont six sont datés de Liez et 1917. Ils s’organisent en fait en deux sous-séries de quatre. Dans la première, l’extrémité des branches de la croix est encore trilobée ; dans la seconde, la forme est encore plus simplifiée et épurée. Les quatre premiers sont dédiés à nouveau à sa mère, son épouse, sa fille et sa sœur, ses parentes les plus proches, et il a dû les réaliser au printemps 1917. Les deux premiers de la seconde sous-série sont dédiés à une belle-soeur[30] et à sa maîtresse, la comtesse de Marcé, et datent de l’été.


En juillet en effet, Joseph est en position à Hinacourt, à trois kilomètres au nord de Liez. Il s’y est installé un « atelier » avec un établi dans un endroit creux. Sans doute un même jour, deux photographies y ont été faites. Sur l’une, Joseph, vêtu d’un bourgeron, pose avec ses camarades devant leur pièce de 155, à côté de son atelier qu’il a indiqué par une croix. Sur l’autre, il est assis devant son établi et fume la pipe à côté d’un tas d’obus. Un casque y voisine avec une égoïne, et on distingue un étau et des gouges. Sur l’établi sont disposés six crucifix du type de la seconde sous-série, parmi lequel on n’en reconnaît qu’un de ceux qui sont conservés, celui où un angelot se trouve sous le bénitier, dédié à la comtesse. C’est le seul d’ailleurs où, au dos, Joseph écrit le mot « Poilu ». On peut se demander si les cinq autres ont été offerts sur place, à des amis ou à un prêtre. La série des crucifix conservée n’est donc pas complète et de cette seconde série, Joseph en a sculpté au moins treize.

Les huit crucifix conservés sont ornés de motifs végétaux (à une exception près). Ils comportent en bas, sous le bénitier, soit un cœur (cinq cas), soit un angelot ; en haut, quatre présentent une fleur de lys (dont ceux ornés d’un angelot). Le cœur est toujours surmonté d’une flamme et entouré d’une échelle et d’une lance. Il s’agit donc bien du symbole du Sacré-Cœur. La lance rappelle que le cœur du Christ saigne car il a été transpercé. Cette dévotion a précisément connu son apogée au cours de la Grande guerre[31] ; des millions de médailles du Sacré-Cœur ont été distribués aux soldats. Dans les prières des soldats, le Sacré-Cœur et Thérèse de Lisieux étaient étroitement liés[32], la seconde exhortant à faire confiance au premier. Joseph raconta à sa famille qu’il avait une « image de sainte Thérèse de Lisieux » et que sous un bombardement, « une force surnaturelle lui a commandé de partir. Il est parti avec l’image. Un obus est tombé à sa place… Depuis lors, il a toujours vénéré la sainte ». D’autres poilus portaient une image de Thérèse sur eux et n’hésitaient pas, ayant frôlé la mort, à parler de « miracle ». Une histoire très proche a été communiquée au carmel de Lisieux à propos d’un combattant incroyant qui a ainsi retrouvé la foi et qui a remercié les femmes qui avaient adressé des prières pour lui à la sainte[33]. Thérèse de Lisieux était morte depuis moins de vingt ans (en 1897), son procès en canonisation était déjà entrepris, et on s’adressait à elle comme à une sainte. Comme la Vierge, Thérèse protège[34]. Joseph, cependant, n’aurait pas su comment la remercier, c’est du moins ce que sa femme a longtemps pensé[35].


A Liez, Joseph semble avoir conçu davantage d’ambition à propos de son activité de sculpture. D’une part, l’idée lui est venue de diversifier sa production. Unique en son genre est un grand crucifix taillé dans une tranche ovale de noyer, décoré de feuilles de chêne et d’olivier (le noyer est un arbre commun à Liez et Hinacourt). Les 29-30 août, à Liez, il sculpte une plaque d’acajou en bas-relief où, au milieu d’une basse-cour, un coq chante : « on les aura ! »  Il sculpte aussi les statuettes de deux angelots qui pourraient être des éléments d’un projet resté inachevé. D’autre part, et pour la première fois, il signe deux œuvres (NJ, le crucifix ovale et le bas-relief), ce qui implique la revendication d’une qualité.

Un nouveau changement de position, au moins, a dû interrompre son activité. Le 14 décembre, Joseph est sans doute au repos car il envoie une carte postale de Méru, au sud-est du département de l’Oise, et c’est là sans doute qu’il sculpte une troisième canne, ornée d’un coq et d’un serpent et datée de « 1918 » et de « l’Oise ». En janvier 1918, sa Batterie est en position dans la forêt de Coucy (Aisne). Il sculpte encore deux crucifix en bas relief  (l’un au moins dans cette forêt, en chêne), qu’il allait offrir à deux belles-sœurs[36].

Dans le contexte de la première offensive allemande, au début d’avril, Joseph écrit à son frère qu’ « ils ont tiré dur ». Il a dû obtenir alors une permission exceptionnelle pour la naissance de son deuxième enfant. Nous avons vu qu’il avait placé sa part de la succession familiale en emprunt russe. Il y en avait pour 2000 francs or. La révolution bolchevik a donc anéanti son petit capital. Sa femme en fut bouleversée. Joseph a dû ressentir douloureusement cette perte dont il devait assumer la responsabilité. Cette catastrophe a peut-être contribué à le décider, sur le conseil de sa mère, à tirer parti d’une opportunité d’entrer dans la gendarmerie dès la fin d’avril.

Il date enfin de 1918 une corbeille dont le fond est fait d’une douille d’obus ouverte et redressée, et la bordure avec du fil de cuivre tressé ; le décor du fond présente des colombes, et un tel décor apaisé n’est guère concevable avant l’armistice.


Cent ans plus tard, les œuvres de Joseph sont respectueusement conservées par ses descendants et petits-neveux. Alors que son frère Henri a envoyé à la famille des correspondances intéressantes, pleines de détails et de commentaires, Joseph s’est exprimé avec ses sculptures. Celles-ci relèvent d’un art populaire. Il a d’abord exprimé un sentiment patriotique, auquel il est revenu plusieurs fois. Ses œuvres sont cependant majoritairement des crucifix. Il est émouvant de constater que dans ce contexte terrible, les formes qu’il leur a données évoquent une certaine douceur. Le fait qu’il les ait réalisées exclusivement pendant la guerre, et principalement au front, démontre qu’il les a faites dans une démarche pieuse. De Marie à Thérèse et au Sacré-Cœur, ses dévotions se sont diversifiées. Les soldats éprouvaient un besoin de protection face à l’appréhension de la mort, et les protections multiples se renforçaient les unes les autres. Il a dédié ses crucifix uniquement à des femmes, son épouse, sa fillette, sa mère, sa sœur et trois belles-sœurs, enfin sa maîtresse la comtesse de Marcé, comme si un tel objet de piété ne convenait qu’aux femmes, comme si même seules les femmes étaient capables de prier. Cette série de dons illustre aussi l’intensité des liens familiaux dans la société paysanne. Ces crucifix n’étaient pas seulement une forme de prière rogatoire individuelle ; avec les prières pour les soldats, ces dons d’un poilu contribuaient effectivement à forger « un lien fondamental entre le front et l’arrière »[37]. Tout indique que ce sculpteur a connu personnellement une vague de foi qui témoigne de façon privilégiée de celle qu’a connue toute la France.


Michel Nassiet
Professeur d’Histoire moderne,
Université d’Angers




[1] Je remercie affectueusement Roger Nassiet, qui a veillé à la conservation des sculptures de son père ; Jacques Cardin, gendre de Joseph, qui a procédé à l’inventaire des crucifix sculptés par son beau père ; Yvon Nassiet, qui m’a donné l’idée et l’envie de faire cette recherche ; Hélène et Stéphane Barbé, qui m’ont accompagné sur les champs de bataille, et tous ceux qui m’ont ouvert leur maison ou fourni des photographies.
[2] Patrice Warin, « Artisanat de tranchée » & briquets de Poilus de la guerre 14-18, Ysec, 2001.
[3] Jean est son prénom à l’état civil, mais il était appelé Joseph. Il est né le 21 févier 1880 à Mouscardès et est mort à Saint-Paul-les-Dax en 1960 (Landes).
[4] Annette Becker, « Les dévotions des soldats catholiques pendant la Grande guerre », Chrétiens dans la Première guerre mondiale, Nadine-Josette Chaline (dir.), Paris, Le Cerf, 1993, p. 15-34.
[5] Contrat de mariage du 10 février 1911 par devant Alfred Petit, notaire à Habas (AD Landes, 3 E 48 165, acte n° 32).
[6] Philippe Soussieux, Dictionnaire historique des Landes, Herm, Etudes landaises, 2012               , p. 62-63.
[7] Livret militaire. N° matricule 1828 (Archives de Jacques Cardin).
[8] Historique du 14e Régiment d’artillerie de campagne (1914-1918), Bordeaux, Cambette, 1920.
[9] http://canonde75.free.fr/chevaux.htm, consulté le 22 octobre 2014.
[10] Raconté par Augusta Toyes, née Nassiet (1911-2003), à propos d’une chaîne et d’une médaille en or qui avaient été offertes à Joseph par le bijoutier tarbais F. Audouy (C’est l’histoire de notre famille, manuscrit de Jacqueline Cardin née Nassiet (1928-2013)).
[11] D’après une carte postale. Cf un texte réglementaire, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6203361b/texteBrut.
[12] Historique des 58e et 258e Régiments d’artillerie de campagne (1914-1918), Bordeaux, Destout, 1920.
[13] Geoffroy de Grandmaison, François Veuillot, L’Aumônerie militaire pendant la guerre 1914-1918, Paris, Bloud et Gay, 1923, p. 100.
[14] Paul Lintier, Avec une batterie de 75. Le tube 1233. Souvenirs d’un chef de pièce (1915-1916), Paris, Plon, 1917, p. 71. Avec une batterie de 75, 1914-1916, 2013.
[15] Journal des Marches et Opérations (Service historique de la Défense, 26 N 1178/13_22). Avec les 36e, 37e et 38e batteries, elle appartenait au 10e groupe du 1er groupement du 1er régiment d’artillerie à pied.
[16] Cartes postales de Henri Nassiet à Joseph le 19 juin (« te voila tireur »), et, à Anna, du 19 juillet (« le voila artilleur servant »).
[17] Témoignage du combattant Baudoin (La guerre par ceux qui l’ont faite. Historique du 205e régiment d’infanterie de 1914 à 1918, s.l., E. Rochard, imprimeur, 1933, p. 197 ; cité dans Le front de l’Oise à travers l’art et l’artisanat de tranchée, Noyon, Musée du Noyonnais, 2014, p. 24-25). Didier Brancotte, L'industrie brossière dans l'Oise, mémoire de maîtrise, 1989.
[18] http://www.passioncompassion1418.com/decouvertes/fusees_collection_all.html#DoppZ91.
[19] « Un de nos artilleurs, grand fabricant de souvenirs de guerre, a eu la maladresse de faire exploser une fusée d’obus […] huit de ses camarades sont blessés, dont trois grièvement » (Abbé Thellier de Poncheville, Dix mois à Verdun, Lyon, Imprimerie Nouvelle Lyonnaise, 1954, p. 305).
[20] http://danieltraube.skynetblogs.be/.
[21] Grandmaison, Veuillot, p. 96.
[22] Le Temps, 3/11/1916, p. 3. La Croix, 4/11/1916, p. 1.
[23] Le « prêtre de la mission » s’appelait Viven Rul.
[24] Problème posé par Becker, p. 32.
[25] Service historique de la Défense, 26 N 1178/13_39.
[26] Deux cartes postales signées de l’abbé J. Lasmoles et adressées à Joseph et à Anna.
[27] Journal des Marches et Opérations, Service historique de la Défense, 26 N 1178/14_5 (registre du 1er janvier au 7 août 1917). On ne dispose plus de cette source pour la période ultérieure.
[28] Peut-être Marthe Ducourau, mariée à Lafargue, de la maison de Castillon à Estibeaux. Anna l’a donné plus tard à Yvon Nassiet, son petit-fils et filleul.
[29] Remarques de Vincent Chudeau, plasticien, que je remercie amicalement.
[30] Maria Ducourau, mariée à Jules Chibas, de Habas, qui allait être tué en juillet 1918. Leur fils allait mourir à dix-huit ans, en 1927.
[31] Alain Denizot, Le Sacré-Cœur et la Grande guerre, Paris, Nouvelles Editions latines, 1994.
[32] Pluies de roses, interventions de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus pendant la guerre, Bayeux, 1920, p. 175, 192, 202.
[33] Pluies de roses…, p. 77-78.
[34] Cette croyance était due à une autre, celle en la réversibilité de la souffrance : la douleur, celle de la Crucifixion, celle d’une jeune femme donnant sa vie au Christ par le carmel et morte à vingt-quatre ans, peut engendrer la délivrance (Becker, p. 27-30).
[35] En 1946, à l’occasion d’un voyage avec des proches en Normandie, sa femme lui écrit : « A Lisieux nous avons remercie Sainte Thérèze en tout nom, remerciment que tu lui doit depuis longtemp » (sic). Le carmel de Lisieux ne conserve pas d’objet signé NJ.
[36] La première était Emma Ducourau, mariée à Henri Bozet, de Berneyron à Habas. La seconde était « Marie » Ducourau, mariée à Prosper Bonnet, de Polónis à Misson ; comme ils n’ont pas eu d’enfants, à la mort de sa sœur, Anna a hérité de ses meubles et a dû donner ce crucifix à sa fille Augusta, qui l’a ensuite donné à Jean-Marie Nassiet, son filleul.
[37] Becker, p. 29.

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