vendredi 26 septembre 2014

Elaborer


ma vie pour un mot

Notre distingué Ministre des Finances a involontairement fait le buzz il y a peu, en affirmant que chez Gad, les bretonnes pouvaient être illettrées. Il a dit « illettrées », et pas « analphabètes ».

L'analphabétisme est l'incapacité ou la difficulté à lire, écrire et compter, le plus souvent par manque d'apprentissage. Il se distingue de l'illettrisme, terme utilisé chez nous quand la personne a été scolarisée en français, mais que cet apprentissage n'a pas conduit à la maîtrise de la lecture et de l'écriture ou que cette maîtrise a été perdue.  L'illettrisme relève de l'accès au sens des écrits.

La notion voisine d'innumérisme s'applique aux personnes ayant des difficultés à maitriser les nombres, le raisonnement et le calcul. On utilise rarement ce mot. Dommage, on pourrait parfois craindre que nos ministres des Finances pratiquent l’innumérisme, quand ils dépensent davantage d’argent que leur caisse en contient ? Ou qu’ils basent leur budget annuel sur une croissance à 2%, quand le moindre illettré sait qu’elle sera au maximum de 0,2%, c'est-à-dire dix fois moins ! Pigé ?



Quand la communication s’opère aujourd’hui par des SMS sans aucune orthographe, mais en privilégiant les sons, on est en marche vers l’illettrisme :

«sui chéledoctor reviendesuit ».

J’avoue m’exprimer ainsi quand je traine chez le docteur, et que mon tour me met (enfin) en tête de queue.

Toujours sur Europe, Gérard Louviot nous parle : il a mis des années à sortir de l’illettrisme, et il sort son (premier) livre : c’est beau comme la découverte de la vie : lire et comprendre ce que l’on lit, procure l’émotion et la joie : c’est comme une renaissance : « Ne pas savoir lire, c’est comme ne pas pouvoir respirer. C’est se battre pour se frayer un chemin, ruser, contourner, encaisser moqueries et vexations. Une souffrance inimaginable ».

Pour la première fois, un livre raconte cette humiliation qui condamne, en France, près de 3 millions d’illettrés à vivre à l’écart du monde : « Orphelin des mots ».



Gérard a grandi en Bretagne, dans une famille d’accueil. Enfant, Gérard est incapable de retenir une leçon et d’apprendre à lire. Tétanisé par la honte, il connaît l’humiliation du bonnet d’âne. Adulte, sa vie devient un parcours du combattant : prendre un train, signer un formulaire, lire un mode d’emploi, se diriger sur la route en lisant les panneaux marqués : "Rennes", tout lui est impossible. A ce handicap invisible s’ajoute la peur d’être démasqué comme illettré. Seules les chansons de Renaud, son idole, l’aident à tenir bon.

A 35 ans, ouvrier, Gérard avoue enfin à son patron : « Je ne sais pas lire ». Touché par la souffrance de cet homme, le chef d’entreprise (sympa le patron, alors ils ne sont pas tous mauvais ?) lui offre la possibilité de prendre des cours. Plus qu’une libération, une renaissance.

Aujourd’hui, à 46 ans, Gérard continue son apprentissage de la lecture et de l’écriture. Il dévore le dictionnaire, affiche sur ses murs des tableaux de conjugaison, écrit des poèmes pour sa femme et ses enfants.

Maxime SWITEK lui demande :

-« quel est votre mot préféré de la langue française » ?

-« E-la-bo-rer » ! C’est beau élaborer : Préparer quelque chose par un long travail intellectuel ; produire, constituer, construire un système : 

Élaborer un projet.

Gérard a trouvé le bonheur de l’intelligence pure

et du plaisir des mots


(Comme quoi il n’y a pas que le fric) !






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