mardi 5 janvier 2016

Le berger mercenaire de Hunt (27)

The hireling shepherd

William Holman Hunt, 1851,  

Manchester Art Gallery, Manchester


un sphinx tête de mort 

dans la main !





Voici un tableau célèbre chez nos amis Anglais. Comme à son habitude, le peintre, Hunt, l'exposa avec comme légende un passage de Shakespeare :

Que tu veilles ou que tu dormes, joyeux berger,
Si tes brebis s’égarent dans les blés,
Un signal de ta bouche mignonne
Préservera tes brebis d’un malheur.
Shakespeare, Le roi Lear, Acte III, scène 6
Traduction de François-Victor Hugo
Sleepest or wakest thou, jolly shepherd
Thy sheep be in the corn;
And for one blast of thy minikin mouth,
Thy sheep shall take no harm.

Un peu court pour donner un sens à tous les détails de cette  composition compliquée, dont le clou est le superbe sphinx tête de mort qui précède. En outre, le titre du tableau Le berger mercenaire, n’est pas shakespearien, mais évangélique :

« Le vrai berger donne sa vie pour ses brebis. Le berger mercenaire, lui, n’est pas le pasteur, car les brebis ne lui appartiennent pas : s’il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit ; le loup s’en empare et les disperse ».   (Jean, 10,10-12)

De manière très inhabituelle, Hunt a cru bon de fournir cinquante ans plus tard une explication détaillée, qui permet d'éclaircir plusieurs points.

voir dessus/dessous les agrandissements utiles pour la compréhension

« La chanson de Shakespeare représente un berger qui néglige son véritable devoir, celui de garder les moutons : au lieu d’utiliser sa voix pour faire honnêtement son devoir, il se sert malignement de sa «bouche mignonne ». (minikin mouth )

Il est du type de ces autres pasteurs à la tête  confuse qui, au lieu d’effectuer leur service auprès de leurs ouailles – qui sont constamment en danger – font de vains discours sans valeur pour l’âme humaine. »Lettre à J.E.Pythian, 21 January 1897, Manchester City Art Gallery

En 1851, les esprits étaient travaillés par la crainte de voir l’église catholique profiter des divisions entre les différentes tendances des Anglicans pour reprendre pied sur les Iles Britanniques.

La représentation du Mauvais Pasteur est très exceptionnelle, et sert toujours à mettre en valeur l’image du Bon Pasteur (voir des exemples dans La Brebis perdue) Le Mauvais Pasteur représenté seul – et même pire : en conversation rapprochée avec une bergère – est donc une iconographie unique, rendue possible par ce climat particulier d’inquiétude religieuse.

« Ma tête folle a trouvé un Sphinx tête de mort , cela remplit son petit esprit de pressentiments de malheur  et il le montre à une consoeur tout aussi sage que lui, pour avoir son opinion. »   

Hunt a donc  choisi ce papillon célèbre pour la tête qui orne son thorax, comme emblème non pas d’une catastrophe annoncée, mais de la superstition qui frappe les esprits faibles. Ce n’est pas  par son supposé pouvoir maléfique mais parce qu’il suscite « de vains discours sans valeur pour l’âme humaine » , que le papillon va provoquer, indirectement, une série de catastrophes.

























La bergère joue un rôle clé dans la composition : elle détourne le berger de sa fidélité : pendant qu’elle nourrit son agneau avec des pommes vertes, il laisse  ses moutons passer la limite et pénétrer dans le champ de blé. Ce n’est pas seulement que le blé sera gâté, mais en le mangeant les moutons sont condamnés à la destruction, en « gonflant », selon le terme des  fermiers» .

Ainsi, la discussion oiseuse conduit à plusieurs  catastrophes : les moutons passent la  rangée d’arbres au risque de se noyer dans le marécage ; ils vont gâcher la récolte de blé (on en voit déjà un au milieu des épis) et ils en seront bien punis (météorisme, puis mort).

























Par opposition, le Bon Pasteur vu par Hunt n’a même pas besoin d’être celui qui « donne sa vie pour ses brebis » : il lui est tout au plus demandé de garder l’oeil sur ses ouailles, trop  pressées de franchir les limites et de succomber aux excès.

              Comme un panneau « Danger de Mort ! », le papillon marque la limite à ne pas dépasser.

Au milieu de cette théologie musclée, le  personnage féminin  – nécessaire pour  expliquer l’inattention du berger –  facilite une lecture profane : on subodore aisément, dans cette barrique , dans ces faces rougeaudes,  dans ces mains si proches,  une pulsion plus forte qu’un mauvais pressentiment ? Le papillon n’est-il pas le  prétexte à un flirt poussé, et le discours moral la couverture d’une  sexualité champêtre ?























Ou bien, à l’inverse, faut-il pousser  encore plus loin dans le symbolisme, et voir dans cette mauvaise fille, qui couvre son agneau en plein midi en plein été, et lui donne des pommes vertes au risque de l’empoisonner, à la fois une nouvelle Eve et une mauvaise Marie ?




Pour vous permettre de vous y retrouver (et moi aussi)
                       voici :
Les papillons dans la peinture, en 29 billets


1
Tableau de Berlin
2
La Création
3
D.G Rossetti
4
Alice Wilding
5
J.Hoefnagel
6
Hetepheres
7
Cartier
8
Fossile chinois
9
Lipman et Dior
10
Mosaïque Pompei
11
Le casino de Murcie
12
Piérides et muses
13
Flamands
14
Psyche 1
15
Psyche 2
16
porcelaine
17
Miss Butterfly
18
Pygmalion
19
Psyché aux States
20
US musical comedy
21
Papillon H.Charrière
22
L’âme de Gauffier
23
Pompes de Georges
24
Eros tient un papillon
25
Picou pèse les âmes
26
Vanité au Machaon
27
L’Atropos de Hunt
28
29

Sarah Burton : robe
Robe de Luly Yang



lundi 4 janvier 2016

Vanitas au Machaon (26)

Tomas Yepes 1650
encore Machaon passant au-dessus de la mèche fumante
de Jan Sanders van Hemessen

Jan Sanders van Hemessen, peintre de sujets religieux, de scènes de genre et de portraits, né à Hemiksem vers 1500 et mort à Haarlem vers 1566, est un peintre flamand maniériste de la Renaissance du Nord.

Avec Aertsen, Bueckelaer et Van Reymerswale, il appartient à ce groupe de peintres anversois qui s'inspirent de la réalité quotidienne. Par sa manière directe et par la plasticité de son langage, il est considéré comme l'un des principaux précurseurs de Pieter Brueghel l'Ancien.

Je vous avais déjà montré sa vanité au  Palais des Beaux-Arts de Lille, peinte en 1535, mais ne vous l’avais pas détaillée comme maintenant :

L’ inscription autour du miroir est une phrase-choc :

« Voici la rapine de toute chose ». « Ecce Rapinam Rerum Omnium. »




Précisée par  la  banderole qui s’enroule autour du poignet de l’ange :

« Contemple la fin de la Force, de la Beauté, et de la Richesse ».

« Inspice Roboris Formae opumque finem »


Pourquoi ces ailes de Machaon ?

Cette iconographie unique reste difficile à interpréter : les ailes font-elles référence à la fugacité, comme c’est en général le cas pour les papillons dans les Vanités ? Mais  un ange éphémère serait contre-intuitif .

Font-elle plutôt référence à l‘immortalité de l’âme ? Je vous ai déjà raconté comment les Grecs  utilisaient le même mot « Psyché », pour désigner l’âme humaine et le papillon. Et la symbolique chrétienne avait développé une métaphore en trois phases : la chenille, c’est la vie terrestre ; la chrysalide, c’est le linceul ; et le papillon, c’est l’âme immortelle qui rejoint le ciel.

Un panneau orphelin ?

Par analogie avec les autres miroirs macabres, on a supposé  que cette oeuvre formait la partie gauche d’un diptyque, la partie droite étant le portrait d’un personnage vivant,  homme ou femme, auquel l’ange montre son futur dans le miroir.

La difficulté étant que le reflet présente sur sa gauche une fenêtre à meneaux : le personnage hypothétique se trouvait donc dans une pièce assez obscure, le spectateur étant supposé se situer lui aussi à l’intérieur de la pièce, entre le personnage et la fenêtre, tandis que l’ange est à l’extérieur : ce qui rend la composition difficilement concevable.

Par ailleurs, remarquons que les inscriptions ne comportent aucun élément personnel. La première     « la rapine de tout » est portée par deux nus, homme et femme.


Et la formulation  de la seconde (« la fin de la Force, de la Beauté, et de la Richesse ») semble choisie pour ratisser large : jeunes hommes, jeunes femmes et personnes aisées.

Une explication plus simple est donc de considérer que ce panneau :

-ne faisait pas partie d’un diptyque,
-avait été conçu pour le lieu précis qui est montré dans le miroir (une chapelle funéraire ?),
-était accroché assez haut.

Ainsi, le visiteur de la chapelle, quel qu’il soit, voyait en levant les yeux :

-en premier, une tête de mort surgissant du miroir ;
-juste derrière, un ange, équipé  d’ailes de papillon qui semblent les excroissances du crâne ;
-et encore derrière, trouant le mur par la fenêtre du tableau , le ciel, les bois et une église lointaine.

Ainsi le spectateur pouvait-il,  médusé,


assister en 3D à l’envol de sa propre âme immortelle.

Aquid sund aliud, quum breve gaudium
y a-t-il autre chose qu'une joie brève ?

le billet qui dépasse du livre porte en Français : "mourir pour vivre"

contraste entre la mouche (la mort) et l'écaille martre, l'âme envolée


dimanche 3 janvier 2016

Les âmes de Picou (25)

trois "pesée des âmes"

Henri-Pierre Picou (Nantes 27 Février 1824-1817 Juillet 1895) était peintre . Son oeuvre a commencé avec des portraits et classique des sujets historiques, mais il s’est ensuite consacré aux thèmes allégoriques et mythologiques. Un tableau célèbre est Cléopâtre et Antoine sur le Cydnus considéré comme son chef-d’oeuvre.C’était un peintre académique et l'un des fondateurs de l’école  néo-grecque, avec ses amis proches Gustave Boulanger, Jean-Léon Gérôme, et Jean-Louis Hamon. Tous ont étudié dans les ateliers de Paul Delaroche et plus tard Charles Gleyre. Alors que le reste du groupe généralement peint des sujets classiques et mythologiques, Picou a également reçu des commissions pour les grandes fresques religieuses de nombreuses églises, y compris l'Église Saint-Roch.

Dans l'enquête de zoonymie qui a fait l'objet de sa thèse de 2011, Étude motivationnelle de la zoonymie dialectale dans les variétés linguistique de l’ile de Lesbos (Grèce) (pages 178-182) Maria Goudi fait état de la persistance de croyances selon lesquelles l'âme des morts prend la forme de papillons, soit en Grèce contemporaine, soit — en citant alors Sebillot— en Haute-Bretagne où un papillon gris sort de la bouche du mourant, se pose sur sa poitrine et revient se placer sur le bout du cercueil. En Italie les papillons sont nommés anime de lu prehatorije, "âmes du purgatoire" et un proverbe-type affirme Ogni farfalla è un anima, "tout papillon est une âme".

Je vous ai déjà montré une pesée des âmes, où chacun sur l’un des plateaux de la balance, Machaon (qui représente l'âme, symbole de l'amour divin) pèse plus lourd qu’Eros, l'amour physique.


Je viens de trouver deux autres versions : sur l’une, on distingue  mal le papillon blanc, genre piéride, (ou une phalène, symbole encore plus diaphane) ? 


Sur l’autre, on dirait un vulcain.


je suis loin de vous avoir tout raconté sur les papillons, mais le vulcain quand on regarde bien ses ailes postérieures, représenterait l'image de la mort !



Un classique pour terminer, toujours de Picou : Psyché, mêmes ailes de phalène, accompagne Eros, en arrosant la meule sur laquelle il aiguise ses flèches.


Le sujet : « les papillons dans la peinture » est bien plus vaste


qu’on l’imagine à l’origine !



compliqué, hein !

et ce n'est pas terminé !

samedi 2 janvier 2016

Eros tient un papillon (24)

Un petit bronze romain :

Eros tenant un papillon !

Je viens de faire une découverte à New York : Eros tenant un papillon dans les bras : l’amour, et l’âme réunis, joli symbole de l’amour pur, sublimant l’amour physique ! Je vous le laisse en anglais, pour maintenir l'originalité de la description : 

ROMAN BRONZE EROS HOLDING A BUTTERFLY

NEW YORK | SCULPTURE

 DATE:  1st Century AD, 2nd Century AD

CULTURE:  Roman ; CATEGORY:  Sculpture ; MEDIUM:  Bronze

DIMENSION: H: 8.7 cm PRICE: $11,000.00 (quand-même !) PROVENANCE: Ex - European Private Collection


While it is not unusual for Eros to be found occasionally in the company of a butterfly on gems or pottery, the representation of these companions in the form of a bronze statuette is rare. Eros has wings outspread and is naked except for a rolled fillet around his head. His face is expressive and he stands in a relaxed pose, very much like that of a small child. His right arm is extended outward while he holds the body of a butterfly in his left hand, its wings supported by his bent left arm. Details of his short hair and wing feathers, as well as the wings of the butterfly, are indicated by marks made by the coldworking of the bronze with a punch or gravure after casting.



Objects dating to the later Roman period, particularly sarcophagi, depict Prometheus creating man with the assistance of Athena who holds a butterfly that represents a man’s soul. Because the same Greek word, psyche, means both “soul” and “butterfly,” writers in late antiquity, such as St. Basil, exploit this ambiguity as an allegory of renewed life, following the Christian concept of resurrection. The butterfly is also associated with procreation itself, as on a sixth century B.C. Greek black-figure vase (Pergamon Museum, Berlin1684) that depicts a butterfly fluttering beneath drops of semen that drip from a man’s erect penis. The juxtaposition of semen and butterfly point to the evidence of modern European names for this insect, which connect it to liquid that possesses nutritive power, hence the English butter-fly or the German Molkendieb, or “whey-thief.” Visual representations of the famous story of Cupid (the Roman version of Eros) and Psyche, written by Apuleius in the second century A.D., often give her butterfly wings or allude to the heroine with an image of a butterfly. Thus in this fascinating little bronze, Eros may not be securing just an ordinary butterfly in the protective fold of his arm, but his beloved Psyche. This concept may be borne out by the notable second century A.D. marble sculptures of Cupid and Psyche in Rome (Musei Capitolini) and Florence (Galleria degli Uffizzi) that show the pair in love’s embrace.



























Ce qui est amusant, c'est la représentation qui en a été faite, plus tard, par Bouguereau : 

des Eros jouent avec les papillons !




on reconnait un beau Machaon

en réalité, il faut voir : Eros jouant avec une âme !

Toujours pour vous permettre de vous y retrouver
(et moi aussi), voici :
Les papillons dans la peinture, en 24 billets
  

1
Tableau de Berlin
2
La Création
3
D.G Rossetti
4
Alice Wilding
5
J.Hoefnagel
6
Hetepheres
7
Cartier
8
Fossile chinois
9
Lipman et Dior
10
Mosaïque Pompei
11
Le casino de Murcie
12
Piérides et muses
13
Flamands
14
Psyche 1
15
Psyche 2
16
porcelaine
17
Miss Butterfly
18
Pygmalion
19
Psyché aux States
20
US musical comedy
21
Papillon H.Charrière
22
23

L’âme de Gauffier
Pompes-papillon



vendredi 1 janvier 2016

Happy new year 2016


après ces nuits ...



...folles !



















Je vous souhaite 

une bonne et heureuse année 2016...


...avec des papillons...


John Qunicy Adam, autrichien : two elves
les deux elfes contemplent deux Machaon

...des Citroën...


...des monuments antiques...


...toujours des vitraux...



Casa Novelda

...des beautés...


















...piquantes...!





et toujours des photos ...!



...de blonde en rouge 

dans une voiture rouge...



...mieux (encore) : 

de Fiat (rouge) à Rome !