jeudi 4 septembre 2014

Le trophée augustéen…


…de Lugudunum convenaerum

voici notre histoire !

Nous sommes en 72, avant Jésus-Christ ! Il y a 2086 ans !

Voilà notre richesse à nous : ce n’est pas tant le présent, que le passé proche, puisque je vous ai déjà raconté (sans complexes) que nos ancêtres vivaient il y a 400.000 ans. Je recherche cependant des conditions de vie comparables aux nôtres, celles de nos anciens gallo-romains.

Pompée revient d'Espagne pour aider Metellus à combattre un autre ancien général romain, Sertorius, félon qui voulait prendre son indépendance. Sertorius meurt assassiné par un de ses lieutenants, M. Perperna (ou Perpenna) Vento. Pour fixer ses troupes devenues inutiles, Pompée fonde Lugdunum Convenaerum, (Saint-Bertrand-de-Comminges) un fort sur cet oppidum naturel. La ville devient un foyer de romanisation de toute cette région que je vous fais peu à peu découvrir : Montmaurin, Valcabrère, Valentine, les thermes de Luchon et d’Encausse ; ceux du val d'Aran...). Elle contribue à y fixer les populations gallo-romaines.

Le centre de la ville romaine de Lugdunum s'est fixé à un carrefour de routes où se tenait un marché important. Le monument à enceinte circulaire est édifié dans les années 10 ap. J.-C. à l'emplacement de ce carrefour primitif : de là on se rend à Dax d’un côté, à Tolosa de l’autre, en passant par Chiragan. C’est toujours par là que nous accédons au sud à l’Espagne en traversant le col de Vielha pour rejoindre la méditerranée, et notre chère Barcelone.


Autour de ce centre symbolique est construite en l'espace de deux générations une ville dotée de l’eau potable dont je vous ai montré l’origine géniale ; et de ses principaux monuments publics : temple au culte de l'empereur, thermes publics (thermes du forum et thermes du nord), marché aux bestiaux (macellum), et théâtre ; puis dans les siècles suivants et vers la périphérie : amphithéâtre, camp militaire, port au bord de la Garonne pour récupérer les marbres de Saint-Béat, voire pour naviguer vers l’aval.











La tradition veut que, dans sa plus grande extension, la ville ait couvert toute la superficie de la vallée et ait été plus étendue que Lutèce à la même époque. Un dicton latin précise « qu'un chat aurait pu aller de toiture en toiture depuis Lugdunum jusqu'à Valentine », soit 12 km ! Cette ville rassemblait 10.000 habitants au moment où, d'après Pomponius Mela, Tolosa, principale ville de la région, en comptait 20 000.


Au Ve siècle, malgré l'édification du rempart qui fortifiait la ville haute, la vie persistait dans la plaine autour de centres nouveaux comme la basilique chrétienne. Mais avec l’arrivée des Wisigoths, de nombreux édifices furent pillés pour leurs pierres et leur décoration de marbre, réutilisées ailleurs (comme pour la basilique Saint-Just de Valcabrère) ou transformées en chaux. En outre, il faut imaginer la permanence d'une occupation humaine qui retrouva un nouvel éclat à la fin du XIIè siècle avec l'édification de la cathédrale fondée par Saint-Bertrand : la cité devient alors Saint-Bertrand-de-Comminges.


Lug est un dieu celte, dont le nom semble apparenté au mot latin lux, "lumière". Le suffixe -dunum est un élément celte signifiant "colline", présent dans de nombreux toponymes en France (Augustodunum, "colline d'Auguste" : Autun, par exemple).

La ville est donc connue dès le 1er siècle, chez les géographes grecs, Strabon, puis Ptolémée, comme Λουγδουνον, la ville des Κονουενοι, (les Convènes). Puisque Hérode Antipas y aurait été exilé, le nom de la ville est cité dans les chroniques de l'historien Flavius Josèphe qui, en revanche, ne cite jamais les Convènes. Il en est de même, au IIIè siècle, dans l'Itinéraire d'Antonin (Itinerarium Provinciarum Antonini Augusti).

Au IVe siècle, Saint Jérôme n'utilise plus le nom de Lugdunum, mais parle de la ville des Convenae, où les Convènes se rassemblèrent, in unum oppidum congregavit, et où ils prirent leur nom, et nomen Convenarum accepit. À partir de cette date et durant tout le Moyen Âge, c'est le nom de Convenae qui est utilisé par Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours.

Les Convènes, ou "peuples rassemblés", con-venit en latin, seraient en effet, le nom donné aux populations qui se seraient trouvées dans cette partie du piémont pyrénéen, qui correspond à peu près au plateau de Lannemezan. En fait, ce nom est donné surtout par opposition avec les Volques Tectosages de Toulouse, aux Auscii d'Auch, et autres Celtibères.

Le nom Convenae et ses différentes variantes, apparaissant notamment dans les écrits de ces évêques, a évolué en Commenae, puis en Comminges.

L'association de la dénomination antique Lugdunum et de celle médiévale de Convenae, serait une création plus moderne, destinée surtout à la différencier de Lugdunum-Lyon, à partir du XIXè siècle. Une traduction épigraphique approximative en 1866 aurait en particulier accrédité cette construction.

l'amphitéâtre de Lugdunum-Lyon : même disposition à flanc de colline
























La ville gallo-romaine se révèle à partir de 1913 grâce aux premières investigations archéologiques. Pendant plus d'un demi-siècle, des campagnes de fouilles mettent au jour un temple, un forum, le trophée, un marché, des thermes romains, des habitations privées et une basilique chrétienne permettant la reconstitution progressive de l'histoire du site, des origines à la fin du VIè siècle.

Le grand maître est Bertrand Sapène, nommé sur place en 1919, (décédé en 1976) que l’Education nationale détache très vite pour le consacrer aux fouilles. Oui, c’est un instituteur. Les instituteurs (publics, précise-t-il de sa main) jouent un rôle déterminant dans toute notre histoire, (je pense à Georges Fouet découvrant la villa de Montmaurin), mais ceci est une autre histoire aurait dit Rudyard Kipling.



l'école est le bâtiment derrière les thermes, facile vu la proximité de surveiller les fouilles !



























Le trophée augustéen de Saint-Bertrand-de-Comminges est un ensemble exceptionnel de sculptures qui fit, dès sa découverte en 1926, la renommée archéologique du site. Monumental assemblage de mannequins d’armes, d’allégories et de captifs sculptés en ronde-bosse dans le marbre blanc de Saint-Béat, il demeure un témoignage unique de l’art triomphal romain dans les provinces de l’Empire. Des œuvres comparables devaient certes appartenir à l’ornementation urbaine de nombreuses villes de l’Antiquité ; mais l’importance et la richesse des fragments recueillis (135 sont parvenus jusqu’à nous), font de ce monument l’exemple le plus complet connu à ce jour.


Il faut que je tombe sur le blog d’un collègue catalan pour comprendre de quoi il retourne à l'échelle des Pyrénées : http://www.imagopyrenaei.eu/trofeos-del-pirineo/

C’est quoi un trophée ? tropaeum en latin.


Imaginez-vous en Général romain : vous venez d’écrabouiller à l’arme blanche une tribu de sauvages autochtones, de vagues gaulois (râleurs et sales), comment fêter votre victoire ?

Vous allez ébrancher un arbre, et y suspendre toutes les reliques possibles de l’adversaire, armes, boucliers, cuirasses ; pour en faire une espèce d’ex-voto, à votre gloire, celle de rester vivant quand les adversaires sont morts. Sauf les captifs naturellement, propres à vous servir d’esclaves. Et sauf les meufs naturellement, pour vous faire la cuisine … voire ... perpétuer la race (améliorée par votre ADN). Si vous voulez perpétuer le symbole de cette victoire pour l’édification des populations futures, vous transformez l’arbre en arbre de marbre, vous ajoutez des statues, et créez un monument. Plus il se voit naturellement, plus l’avertissement aux locaux est clair : -« pensez à vos anciens, vous y passerez vous aussi, si vous vous révoltez contre l’occupant qui vous colonise (...pour votre bien cela va mieux en le disant). »

Virgile est très clair dans l'Eneide, Prologue : Énée honore les dieux et les morts (11, 1-28) : il édifie un trophée à la gloire de son ennemi (mort) le roi Mézence :


Il fait couper toutes les branches d'un immense chêne,

qu'il place sur un tumulus et couvre des armes étincelantes

du roi Mézence, dépouilles qui te sont offertes en trophée

ô puissant dieu de la guerre ; il y fixe l' aigrette dégoulinante de sang,

les traits brisés du guerrier, et sa cuirasse, cible douze fois perforée ;

sur la gauche, il attache le bouclier de bronze,

et suspend à la hauteur du cou l'épée à garde d'ivoire.


Notre trophée est donc bâti autour de troncs d’arbres lui aussi. Il se compose de trois groupes : un trophée naval et deux trophées terrestres, symboles de la domination sur les terres et les mers de l’Empereur, maître de l’univers. Il est élevé sans doute dans le dernier quart du Ier siècle avant notre ère, après les victoires de l’Empereur Auguste sur les Aquitains en Gaule, les Cantabres et les Astures en Espagne, au moment où le prince jetait les bases de la réorganisation administrative des Gaules.






A partir de ces 135 fragments, on a pu reconstituer un ensemble comprenant :

-1-une proue de navire surmontée d'une tritonesse, rappelant la victoire d'Actium qui, en 31 avant notre ère, marque le début du règne d'Auguste : attendez, ça n’est pas n’importe quoi la victoire d’Actium : la date est restée très précise : 2 septembre -31. La victoire d'Octave, (après l'assassinat de Jules César, il deviendra l'empereur Auguste) sur Marc-Antoine et Cléopâtre VII ... l'éclatante extension de l'empire romain sur l'Egypte...la main mise sur le trésor des Ptolémées...la tentative (ultime) de séduction de Cléopâtre...avant son suicide final...

...ce qui justifie l'inclusion d'éléments marins (un dauphin) et la présence d'un crocodile (claire référence à l'Egypte et au Nil...le plus amusant étant qu'un crocodile empaillé est toujours visible dans la cathédrale mais il n'y a pas de rapport...quoique ?).

Forcément il y a quelque part au-dessus : le Monde ; la foudre ; l'aigle (Jupiter), tous symboles de la victoire.

























-2-Un trophée gaulois, composé d'un arbre-trophée central, d'un barbare agenouillé (ce ne peut être qu'un Gaulois) et d'une captive symbolisant Gallia deuicta, la Gaule vaincue ; et -3-un trophée dit hispanique, semblable au précédent, où se trouvent associés l'arbre donc "tropaeophore" (je cite dans le texte les écrits de Sapène), et une captive dans laquelle on reconnaît Hispania deuicta, l'Espagne vaincue.































il a beau être "barbare", c'est un gaulois (captif)






















Là où j’apprécie encore plus mon collègue catalan, c’est qu’il fait l’inventaire des trophées des Pyrénées dont nous sommes le centre, pour nous rappeler les monuments illustres de la Turbie vers la Méditerrannée. Et d’Urkulu au pays Basque de l'autre côté. Les romains n’hésitaient pas à faire grand pour illustrer leur gloire, et les autochtones n’avaient qu’à bien se tenir !







je vous ajoute Adamclisi en Roumanie
















Aujourd’hui, la grande rigueur scientifique qui préside à la présentation muséographique de Lugdunum Convenaerum conduit à ne présenter les éléments qu’en morceaux séparés, le principe de précaution préférant de rien proposer de définitif, plutôt que risquer de se tromper.

On ne voit plus clairement les arbres ébranchés. Pas clairement le navire. Seule Mercédès (à moins que ce soit Carmen) est assurément identifiée comme Ibérique (ça fait mieux qu'Espagnole).

Il m'a donc fallu puiser dans les archives pour retrouver les photos du musée d'autrefois, créé par Bertrand Sapène en 1929, que j’ai du visiter dans les années cinquante avec mes parents (instituteurs publics of course).

Il y avait partout des tuyaux de plomb, il parait qu’aujourd’hui ils sont en caisses (pour mieux les conserver).



Le passé est parfois difficile à reconstituer avec précision.

Victor Hugo disait : "sachez ; pensez ; rêvez" !

Il y a deux mille ans, Rome soumettait les populations locales gauloises et hispaniques


nous sommes leurs descendants !





voici les tuyaux de mes souvenirs...mais photographiés à Arles ! Rassurez-vous :
ce sont les mêmes !

et voici la présentation de Bertrand Sapène...souvenirs, souvenirs... !

PS : pour retrouver le Trophée de la Turbie : 

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