lundi 4 janvier 2016

Le berger mercenaire de Hunt (27)

The hireling shepherd

William Holman Hunt, 1851,  

Manchester Art Gallery, Manchester


un sphinx tête de mort 

dans la main !





Voici un tableau célèbre chez nos amis Anglais. Comme à son habitude, le peintre, Hunt, l'exposa avec comme légende un passage de Shakespeare :

Que tu veilles ou que tu dormes, joyeux berger,
Si tes brebis s’égarent dans les blés,
Un signal de ta bouche mignonne
Préservera tes brebis d’un malheur.
Shakespeare, Le roi Lear, Acte III, scène 6
Traduction de François-Victor Hugo
Sleepest or wakest thou, jolly shepherd
Thy sheep be in the corn;
And for one blast of thy minikin mouth,
Thy sheep shall take no harm.

Un peu court pour donner un sens à tous les détails de cette  composition compliquée, dont le clou est le superbe sphinx tête de mort qui précède. En outre, le titre du tableau Le berger mercenaire, n’est pas shakespearien, mais évangélique :

« Le vrai berger donne sa vie pour ses brebis. Le berger mercenaire, lui, n’est pas le pasteur, car les brebis ne lui appartiennent pas : s’il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit ; le loup s’en empare et les disperse ».   (Jean, 10,10-12)

De manière très inhabituelle, Hunt a cru bon de fournir cinquante ans plus tard une explication détaillée, qui permet d'éclaircir plusieurs points.

voir dessus/dessous les agrandissements utiles pour la compréhension

« La chanson de Shakespeare représente un berger qui néglige son véritable devoir, celui de garder les moutons : au lieu d’utiliser sa voix pour faire honnêtement son devoir, il se sert malignement de sa «bouche mignonne ». (minikin mouth )

Il est du type de ces autres pasteurs à la tête  confuse qui, au lieu d’effectuer leur service auprès de leurs ouailles – qui sont constamment en danger – font de vains discours sans valeur pour l’âme humaine. »Lettre à J.E.Pythian, 21 January 1897, Manchester City Art Gallery

En 1851, les esprits étaient travaillés par la crainte de voir l’église catholique profiter des divisions entre les différentes tendances des Anglicans pour reprendre pied sur les Iles Britanniques.

La représentation du Mauvais Pasteur est très exceptionnelle, et sert toujours à mettre en valeur l’image du Bon Pasteur (voir des exemples dans La Brebis perdue) Le Mauvais Pasteur représenté seul – et même pire : en conversation rapprochée avec une bergère – est donc une iconographie unique, rendue possible par ce climat particulier d’inquiétude religieuse.

« Ma tête folle a trouvé un Sphinx tête de mort , cela remplit son petit esprit de pressentiments de malheur  et il le montre à une consoeur tout aussi sage que lui, pour avoir son opinion. »   

Hunt a donc  choisi ce papillon célèbre pour la tête qui orne son thorax, comme emblème non pas d’une catastrophe annoncée, mais de la superstition qui frappe les esprits faibles. Ce n’est pas  par son supposé pouvoir maléfique mais parce qu’il suscite « de vains discours sans valeur pour l’âme humaine » , que le papillon va provoquer, indirectement, une série de catastrophes.

























La bergère joue un rôle clé dans la composition : elle détourne le berger de sa fidélité : pendant qu’elle nourrit son agneau avec des pommes vertes, il laisse  ses moutons passer la limite et pénétrer dans le champ de blé. Ce n’est pas seulement que le blé sera gâté, mais en le mangeant les moutons sont condamnés à la destruction, en « gonflant », selon le terme des  fermiers» .

Ainsi, la discussion oiseuse conduit à plusieurs  catastrophes : les moutons passent la  rangée d’arbres au risque de se noyer dans le marécage ; ils vont gâcher la récolte de blé (on en voit déjà un au milieu des épis) et ils en seront bien punis (météorisme, puis mort).

























Par opposition, le Bon Pasteur vu par Hunt n’a même pas besoin d’être celui qui « donne sa vie pour ses brebis » : il lui est tout au plus demandé de garder l’oeil sur ses ouailles, trop  pressées de franchir les limites et de succomber aux excès.

              Comme un panneau « Danger de Mort ! », le papillon marque la limite à ne pas dépasser.

Au milieu de cette théologie musclée, le  personnage féminin  – nécessaire pour  expliquer l’inattention du berger –  facilite une lecture profane : on subodore aisément, dans cette barrique , dans ces faces rougeaudes,  dans ces mains si proches,  une pulsion plus forte qu’un mauvais pressentiment ? Le papillon n’est-il pas le  prétexte à un flirt poussé, et le discours moral la couverture d’une  sexualité champêtre ?























Ou bien, à l’inverse, faut-il pousser  encore plus loin dans le symbolisme, et voir dans cette mauvaise fille, qui couvre son agneau en plein midi en plein été, et lui donne des pommes vertes au risque de l’empoisonner, à la fois une nouvelle Eve et une mauvaise Marie ?




Pour vous permettre de vous y retrouver (et moi aussi)
                       voici :
Les papillons dans la peinture, en 29 billets


1
Tableau de Berlin
2
La Création
3
D.G Rossetti
4
Alice Wilding
5
J.Hoefnagel
6
Hetepheres
7
Cartier
8
Fossile chinois
9
Lipman et Dior
10
Mosaïque Pompei
11
Le casino de Murcie
12
Piérides et muses
13
Flamands
14
Psyche 1
15
Psyche 2
16
porcelaine
17
Miss Butterfly
18
Pygmalion
19
Psyché aux States
20
US musical comedy
21
Papillon H.Charrière
22
L’âme de Gauffier
23
Pompes de Georges
24
Eros tient un papillon
25
Picou pèse les âmes
26
Vanité au Machaon
27
L’Atropos de Hunt
28
29

Sarah Burton : robe
Robe de Luly Yang



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