Il tenait entre ses mains un billet pour la liberté. Il choisit de rester, et ce choix allait lui coûter presque tout.
Vienne, 1941. Viktor Frankl, un jeune médecin talentueux qui dirigeait le service de neurologie de l'hôpital juif de la ville, a finalement reçu ce que des milliers de familles espéraient désespérément : un visa pour l'Amérique.
La sécurité était à une signature près.
Mais il y avait un problème. Le visa n'était que pour lui. Ses parents âgés allaient devoir rester et affronter seuls les nazis.
Il n'arrivait pas à se décider. Puis un jour, il remarqua un morceau de marbre sur la table de son père, récupéré des ruines d'une synagogue incendiée par les nazis. Une lettre hébraïque y était gravée. Son père lui expliqua qu'elle provenait des Dix Commandements : « Honore ton père et ta mère. »
Viktor rangea son visa. Il le laissa expirer.
Un an plus tard, toute la famille fut déportée à Theresienstadt : Viktor, sa nouvelle épouse Tilly et ses parents. Son père y mourut dans ses bras.
Puis vint Auschwitz.
Caché dans la doublure du manteau de Viktor se trouvait le manuscrit de son œuvre majeure, fruit d'années de recherches sur la manière dont les gens trouvent un sens à leur existence. Les gardes s'emparèrent du manteau. Le manuscrit disparut à jamais.
Ils lui ont rasé la tête. Ils ont pris son nom. Dès lors, il fut le prisonnier numéro 119 104.
Ils lui avaient tout pris. Mais il leur manquait une chose qu'ils ne pourraient jamais atteindre : son esprit.
Dans les camps, Viktor remarqua quelque chose d'étrange. Les plus forts n'étaient pas toujours ceux qui survivaient. Certains hommes robustes s'effondraient en quelques semaines, tandis que des hommes maigres et fragiles continuaient à tenir bon.
Il apprit aussi à reconnaître un signe terrible. Les cigarettes étaient la monnaie du camp, valant un bol de soupe et peut-être un jour de plus à vivre. Quand un prisonnier sortait sa dernière cigarette et la fumait, tout le monde savait ce que cela signifiait : il avait perdu tout espoir en un lendemain. Généralement, il ne lui restait plus que quelques jours à vivre.
Viktor se souvint des mots du philosophe Nietzsche : « Celui qui a un pourquoi vivre peut supporter presque n'importe quel comment. »
Il a donc trouvé sa raison d'être.
Tout en pataugeant dans la boue glacée, il réécrivait mentalement son livre perdu, ligne par ligne. Il s'imaginait un jour dans un amphithéâtre chaleureux, enseignant aux étudiants ce qu'il avait appris en ce lieu. Et il parlait à sa femme en silence, sans savoir si elle était encore en vie.
Il s'efforçait d'offrir le même cadeau à autrui. Deux prisonniers lui confièrent un jour n'avoir plus rien à espérer de la vie. Viktor leur retourna doucement la question : peut-être la vie attendait-elle encore quelque chose d'eux. L'un avait un enfant qui l'attendait à l'étranger. L'autre était un scientifique qui avait écrit une série de livres, une série qu'il était le seul à pouvoir achever.
Leur histoire n'était pas encore terminée.
En avril 1945, les soldats libérèrent le camp. Viktor en sortit, à peine vivant. Il pesait 38Kg
Puis les nouvelles sont tombées, coup après coup. Sa mère avait été assassinée à Auschwitz. Son frère aussi. Sa chère Tilly était morte à Bergen-Belsen.
Il avait toutes les raisons d'abandonner.
Au lieu de cela, il s'assit et écrivit. En neuf jours environ, il condensa tout dans un court ouvrage. Aujourd'hui, nous le connaissons sous le titre « Découvrir un sens à sa vie », lu par des millions de personnes à travers le monde.
Viktor vécut encore 52 ans. Il se remaria, enseigna dans des universités du monde entier, continua à escalader les montagnes qu'il aimait depuis sa jeunesse et obtint son brevet de pilote à la fin de la soixantaine.
Il nous a laissé une idée forte : on peut tout prendre à une personne, sauf une chose : la liberté de choisir comment réagir.
Alors si la vie vous semble lourde en ce moment, posez-vous sa question :
Qu'est-ce qui vous attend encore ?
Une personne qui vous aime. Un rêve inachevé. Une petite joie demain matin ?
comment vous préparez-vous à réagir,
pour donner un sens maximum à cet évènement ?
(comment quinze millions de retraités se préparent à subir une ponction brutale de plusieurs pour cents ? ?)
---o---
PS : le livre de Viktor est l'un des dix livres les plus lus au monde !
mais sa traduction, en Allemand, en Anglais et en Français, est très nuancée : regardez de près :
en Allemand : le fameux mot : "Trotzdem"...
... pourtant...
... malgré-tout ...
en Français : "découvrir un sens à sa vie"
Les trois titres orientent la lecture de Frankl de manière sensiblement différente. Petite précision bibliographique : l’édition française courante porte le titre :"Découvrir un sens à sa vie" (et non "Donner du sens à sa vie"), même si « donner du sens » apparaît fréquemment dans les présentations de l’ouvrage. Surtout, cette traduction française est faite à partir de l’anglais, non directement de l’allemand.
Trois formulations, trois mouvements
Allemand — « … trotzdem Ja zum Leben sagen »
Littéralement : « … malgré tout, dire oui à la vie », ou plus fortement encore : « et pourtant, dire oui à la vie ». Le mot essentiel est trotzdem. Il contient une opposition : malgré cela, en dépit de cela, quand même. Le titre ne dit donc pas que la vie est bonne, heureuse ou juste. Il dit que, face à ce qui pourrait légitimement conduire à lui dire non, l'être humain conserve la possibilité d'un « oui ». Le verbe sagen est également important : il ne s'agit pas simplement de ressentir une adhésion à la vie, mais de dire oui, donc de prendre position. Enfin, zum Leben — « à la vie » — place l'individu dans une relation presque dialogique avec l'existence : la vie se présente à lui et appelle une réponse. Le titre complet des éditions allemandes est … trotzdem Ja zum Leben sagen. Ein Psychologe erlebt das Konzentrationslager ; cette formulation en trotzdem provient du refrain du Buchenwaldlied. Le « Buchenwaldlied » (le chant de Buchenwald) est l'hymne officiel du camp de concentration de Buchenwald, composé en décembre 1938 par les prisonniers autrichiens de confession juive Fritz Löhner-Beda (paroles) et Hermann Leopoldi (musique).Viktor Frankl Zentrum indique par ailleurs que l'ouvrage, d'abord publié sous le titre Ein Psychologe erlebt das Konzentrationslager, reçut ce titre développé dans une réédition ultérieure.
Anglais — « Man's Search for Meaning »
Le déplacement est considérable. Le trotzdem disparaît, tout comme le « oui à la vie ». À leur place apparaît search : la recherche, la quête. Le sens (meaning) n'est donc ni immédiatement donné ni simplement fabriqué : l'homme est celui qui le cherche. Man's Search transforme ainsi l'accent allemand, qui portait sur une réponse existentielle, en une dynamique d'investigation existentielle. L'anglais universalise également davantage le livre : ce n'est plus explicitement « un psychologue qui fait l'expérience du camp de concentration », mais "l'homme confronté à la question du sens". Historiquement, le premier titre anglais fut d'ailleurs From Death-Camp to Existentialism avant que Man's Search for Meaning ne s'impose.
Français — « Découvrir un sens à sa vie »
Un troisième déplacement intervient. Découvrir est différent de chercher. Chercher décrit une activité dont l'issue demeure ouverte ; découvrir suppose qu'il y a quelque chose à découvrir. Et l'expression française « un sens à sa vie » personnalise fortement la question : on passe du meaning relativement ouvert de l'anglais au sens de ma propre existence. Cette formulation peut néanmoins entraîner une ambiguïté : « donner du sens à sa vie » suggérerait que le sujet produit ou construit lui-même le sens ; « découvrir un sens » respecte davantage l'idée franklienne selon laquelle le sens n'est pas arbitrairement inventé par l'individu mais rencontré dans la situation concrète qui est la sienne. L'éditeur français présente précisément trois voies par lesquelles ce sens peut être rencontré : accomplissement, amour et attitude adoptée devant la souffrance inévitable.
Synthèse — lire Frankl à travers les trois titres
Lire Viktor Frankl à travers les titres allemand, anglais et français de son ouvrage permet d'en saisir une profondeur que chacune des traductions, prise isolément, laisse partiellement dans l'ombre.
Le titre allemand, « … trotzdem Ja zum Leben sagen », pourrait se traduire par « … malgré tout, dire oui à la vie ». Son centre de gravité est le mot trotzdem : « malgré tout », « quand même », « et pourtant ». Ce « malgré » est essentiel. Frankl ne propose pas une vision naïvement optimiste de l'existence, comme s'il suffisait de considérer la vie positivement pour que la souffrance disparaisse. Le « oui » dont il parle vient précisément après la confrontation avec ce qui pourrait conduire à dire « non ». Il ne nie donc ni le tragique, ni la souffrance, ni l'irréversible. Il affirme plutôt qu'au sein même d'une réalité que l'être humain ne peut parfois plus modifier demeure encore la possibilité d'une réponse.
Le titre allemand insiste ainsi moins sur la question « quel est le sens de ma vie ? » que sur une attitude fondamentale : que vais-je répondre à la vie telle qu'elle se présente effectivement à moi ? Le mouvement est remarquable, car il inverse presque notre manière habituelle de poser la question du sens. Nous demandons volontiers à la vie ce qu'elle peut nous apporter et quel sens elle possède pour nous. Chez Frankl, c'est aussi la vie qui, par les circonstances concrètes, semble interroger l'individu. Celui-ci répond par ses actes, ses relations, ses choix et, lorsque les circonstances ne peuvent plus être changées, par l'attitude qu'il adopte envers elles. Dire « oui » n'est donc pas approuver tout ce qui arrive : c'est refuser que ce qui arrive possède le dernier mot sur ce que l'on devient.
Le titre anglais, « Man's Search for Meaning », déplace subtilement cette perspective. Il ne parle plus du « malgré tout », ni du « oui », mais de la « recherche » du sens. L'être humain y apparaît comme un être en quête. Le sens n'est pas immédiatement disponible ; il doit être recherché à travers les situations, les engagements, l'amour, le travail, la création ou encore l'épreuve. Le mot search est particulièrement heureux parce qu'il implique à la fois mouvement et incertitude : chercher suppose que l'on ne possède pas encore ce que l'on cherche. La question du sens devient ainsi une orientation de l'existence plutôt qu'une réponse intellectuelle que l'on pourrait formuler une fois pour toutes.
Le français, « Découvrir un sens à sa vie », introduit encore une autre nuance. « Découvrir » suggère que le sens n'est pas simplement fabriqué selon notre convenance. Il peut être trouvé parce qu'une situation concrète recèle des possibilités auxquelles nous pouvons répondre. Cette nuance est importante : « donner du sens à sa vie » pourrait laisser croire que chacun invente souverainement le sens qui lui convient. « Découvrir un sens » indique au contraire une rencontre entre une personne singulière et ce que la vie lui demande ici et maintenant. Le sens est personnel, mais il n'est pas pour autant arbitraire.
Les trois formulations peuvent alors être réunies comme trois moments d'un même mouvement. L'anglais pose la quête : chercher le sens. Le français souligne la rencontre : découvrir un sens. L'allemand indique l'attitude ultime : malgré tout, répondre oui à la vie.
C'est peut-être dans cette articulation que la logothérapie prend toute sa portée. La question essentielle n'est pas seulement : « Comment puis-je être heureux ? », ni même : « Comment éviter la souffrance ? » Elle devient : « Dans cette situation précise, quelle réponse porteuse de sens puis-je encore donner ? » Lorsque nous pouvons transformer les circonstances, cette réponse peut prendre la forme d'une action ou d'un engagement. Elle peut également passer par l'amour, la relation ou la rencontre. Et lorsqu'une réalité est véritablement inévitable et ne peut plus être changée, subsiste encore une dernière possibilité : transformer notre manière de nous tenir devant elle.
Ainsi compris, le « malgré tout » allemand protège la pensée de Frankl d'une interprétation trop facile. Il ne signifie pas que toute souffrance serait nécessaire, bonne ou porteuse de sens en elle-même. Il signifie plutôt que l'impossibilité de changer une situation ne supprime pas nécessairement toute possibilité de sens. Entre ce qui nous arrive et la réponse que nous lui apportons demeure une dimension proprement humaine : celle de la position que nous prenons.
Les trois titres se complètent donc admirablement. Chercher indique le mouvement. Découvrir indique la rencontre. Dire oui malgré tout indique la réponse. Et le sens apparaît moins comme une explication générale de la vie que comme quelque chose qui se révèle dans la manière concrète dont une personne répond à ce que l'existence lui présente.
Une distinction me paraît particulièrement féconde pour poursuivre votre lecture, chers lecteurs, chères lectrices : « donner du sens » / « trouver du sens » / « répondre au sens d'une situation ». Chez Frankl, ces trois formulations ne sont vraiment pas équivalentes — et leur comparaison permet d'aller encore plus loin dans ce que signifie son fameux Wille zum Sinn, la « volonté de sens ».

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