vendredi 20 décembre 2013

André Abbal (4è partie)

Où on en arrive curieusement à Rouart, Eugène Rouart !

On change apparemment de piste : Rouart fait penser à Henri naturellement, le galeriste célèbre, ami des impressionnistes, on croit être bien loin d’Abbal et de notre histoire d’Europe… ?

Quand on parle des Rouart, il faut préciser la génération : l’académicien Jean-Marie Rouart a expliqué tout cela dans son ouvrage « Une famille dans l’impressionnisme » (Editions Gallimard). Henri est le fondateur, et a quatre fils, tous artistes. Le peintre c’est Ernest. Ernest qui a peint Eugène. Je m’intéresse, moi, à Eugène.  







Eugène l’écrivain. L’auteur de « La villa sans maître ».

En voici le commentaire officiel qui nous éclaire sur la seconde vie qui suivra dans les années 1930 : « Paru en 1898 au Mercure de France, « La villa sans maître » est une curiosité littéraire qui occupe une place à part dans l’histoire des lettres du XXe siècle.






Son auteur, Eugène Rouart (1872-1936), fut lié à Francis Jammes qui lui dédia « De l’angélus de l’aube à l’angélus du soir », mais aussi à Valéry et à Pierre Louÿs. Pendant trente ans, il fut l'ami intime d’André Gide, qui lui dédia « Paludes » en 1895. Les deux hommes partageaient une même passion pour la littérature et le même drame de la tentation homosexuelle – c’est chez Eugène Rouart à Bagnols de Grenade que se situe l’épisode sexuel raconté par Gide dans Le Ramier. L’écriture de « La villa sans maître » fut encouragée par Gide, mais le roman aura à son tour une grande influence dans la gestation de « L’Immoraliste », comme l’écrit le professeur David H. Walker : « L’Immoraliste portera incontestablement de nombreuses traces du roman de Rouart. »

un joli coin de campagne par Henri
Eugène l’écrivain devient sénateur ! Sénateur de la Haute-Garonne de 1933 à 1936.  Il succède donc à notre précédent sénateur. Vous avez déjà oublié ? Fabien Duchein, sénateur de Haute-Garonne de 1920 à 1932 : celui de la rue Morère, celui qui permet à André Abbal de connaître son épouse, Berthe Lécussan.

Parisien d’origine, et élevé dans un milieu artistique, Eugène Rouart se sent irrésistiblement attiré par la vie rurale. Aussi, ses études secondaires terminées entre-t-il à l'Ecole d'agriculture de Grignon, dont il est un brillant élève. Grignon fabriquait à l’époque des Ingénieurs AGRI, (agri-coles), second degré après l’Institut National Agronomique rue Claude Bernard à Paris. Là on fabrique des AGRO, des agro-nomes. Grignon reste très au-dessus du Lycée agricole d’Ondes dont nous avons déjà parlé, et qui s’arrête au second cycle. Une hiérarchie subtile mais affirmée dans l’enseignement supérieur Agricole de France !


Ernest exerce d'abord ses talents dans la région d'Autun, puis ayant acquis le domaine de Bagnols à Castelnau-d'Estretefonds en Haute-Garonne, il y réalise une exploitation modèle, polyculture céréales-élevage, à laquelle il consacre avec bonheur tous ses soins.

Il acquiert très vite une position privilégiée dans le milieu agricole : Président de l'Office agricole départemental, puis de l'Office agricole du Sud-Ouest, il crée des stations agricoles d'expérimentation, développe les écoles régionales d'agriculture, organise des groupements professionnels de producteurs et siège à l'Académie d'agriculture.
 

 




























Parallèlement à ses activités d'exploitant agricole, Eugène Rouart est Maire de Castelnau de 1906 à 1918 et Conseiller général en 1910, vice-président du Conseil général de la Haute-Garonne. L'étape suivante est celle de Sénateur, mandat auquel il se présente le  16 octobre 1932 pour le renouvellement triennal de janvier 1933. On ne siégeait alors pas neuf ans ! Après s'être trouvé en troisième position au premier tour avec 413 voix sur 932 votants, il est élu au second tour avec 563 voix sur 932 votants.

Membre de la gauche démocratique, il entre tout de suite à la Commission de l'agriculture, à laquelle il appartiendra jusqu'à sa mort.

Il y présente plusieurs rapports sur la viticulture, le commerce et l'assainissement du marché des vins. Il intervient dans  le domaine sensible des bénéfices agricoles, des brevets d'inventions et de la vente de la soie et des tissus de soie.

Dès 1935 sa santé le tient éloigné des travaux du Sénat et il succombe à une cruelle maladie le 6 juillet 1936, à l'âge de 64 ans, dans sa propriété de Castelnau-d'Estretefonds.


Entre alors en scène un personnage immense dans le développement de l’agriculture de la Haute-Garonne : Daniel Brisebois, je l’ai rapidement évoqué plus haut. Il a 24 ans en 1936, il termine ses études agricoles à Auzeville, haut lieu de l’Enseignement Agricole Toulousain, où il participera en 1965 (il est alors Ingénieur Général de l’Agriculture) à fonder ce qui est aujourd’hui le complexe Agricole actuel. Depuis son décès en 2002, une Avenue porte son nom : celle de l’Agrobiopôle - 2 avenue Daniel Brisebois BP 82256 – Auzeville 31322 Castanet Tolosan Cédex.

Sa carrière opérationnelle commence en 1942, où il est nommé Directeur des Services Agricoles de la Haute-Garonne. A l’époque ce service pilote l’agriculture départementale, séparément du Génie Rural, et des Eaux et Forêts qui ne seront réunis par Edgar Pisani que plus tard, en 1964. Il joue un rôle éminent dans la montée en puissance de l’Agriculture départementale, en organisant la Coopération, en étroite association avec le Conseil Général très engagé dans le développement agricole, et la Chambre d’Agriculture, notamment avec le Président Bernard Audigé (1922-2004), Président de la Chambre d’Agriculture de 1966 à 1991, qui est député et fait voter la loi sur les calamités agricoles.

Je quitte la Haute- Corse où j'ai accompli mon mandat de trois ans pile, et nommé successeur de Valentini, me présente en mars 1989 à Bernard Audigé. Daniel Brisebois, 77 ans, pied ferme et œil toujours vif, est l’invité d’honneur des Assemblées Générales annuelles de coopératives à la fin desquelles je prononce le rituel discours en représentant du Ministre. Pas toujours facile devant son ancien et grand prédécesseur ! Et d’un Président de Chambre affable et très professionnel, rompu aux débats parlementaires à l’Assemblée Nationale, et connaissant naturellement tout le monde. Après les discours on déjeune à 14 heures, et dans ce pays de cocagne on ne chôme pas à table ! 

Venant me visiter dans la grande Tour de la Cité administrative, Daniel me confie : -« … dans mon bureau autrefois, trônait une sculpture superbe. Un étonnant hommage aux labours et au travail des paysans.  Je la tenais du sénateur Rouart ! »

Eugène Rouart était comme tous les mécènes : pour récompenser les gagnants lors des Concours agricoles, il organisait des prix, dont les trophées n’étaient pas des coupes en tôle comme aujourd’hui, mais des œuvres d’art !

Nous y voilà !

Et il ajoute : « j’ignore ce qu’elle est devenue. Vous en êtes digne, je vous la confie ! Retrouvez là, je vous la lègue ».

Et il termine : -........« c’est un bronze d’Abbal ! »

Belle histoire, nous sommes dans les années 1990, il y a vingt trois ans !

vingt trois ans que je cherche cette sculpture, un rare bronze

 de l’apôtre de la taille directe !

vous comprenez que je m’intéresse à Abbal ?

 
les labours de Debat Ponsan : il est de Gragnague...Haute-Garonne naturellement !
pour en savoir davantage :


PS : je vous ai déjà montré des oeuvres de Debat-Ponsan dans :

Voici, pour la route, un attelage de boeufs, avec un chariot comme on en trouve encore ici :
le gué à Salies :

la Garonne, les galets, les boeufs, le paysan en gilet bavarde avec les lavandières...et au loin les Pyrénées 

André Abbal (troisième partie)


la femme sur le bœuf ?

non : c’est Europe !

Je cherche toujours comment Europe est arrivée à Saint-Gaudens : j’ai décidé que cette « femme (apaisée) sur le taureau (devenu-bœuf) », enfin tranquille lui aussi, était l’Europe de l’après-guerre, renouant avec la paix. Cette Europe siège donc à Saint-Gaudens, devant les montagnes du Cagire à gauche et le pic du Midi plein Ouest, dominant de 40 m la plaine de Rivière au fond duquel coule la Garonne. Plaine de Rivière occupée il y a deux mille ans par la villa romaine de Nymphus. Reliée par la voie (forcément romaine) de Tolosa par Chiragan au nord. Et Dax-aux-eaux-chaudes par Lugdunum convenarum autrement dit Saint-Bertrand de Comminges au sud. Sans oublier l’Ibérie proche naturellement, aujourd’hui l’Aragon, menant vers Saragosse.

Lieu symbolique s’il en est !

Comment cette statue, sculptée à Carbonne, s’est-elle retrouvée à Saint-Gaudens ?

Depuis plusieurs années je me pose la question, jusqu’à ce que l’aide inattendue m’apparaisse sous les caractères dactylographiés de la machine à écrire du Maire de Saint-Gaudens du 4 août 1955 : il prépare l’inauguration de la statue comme je vous l’ai déjà décrit, et pas plus informé que moi, s’adresse à Berthe Abbal née Lécussan veuve d’André Abbal pour obtenir la réponse à la question : « qu’est-ce donc qui relie Abbal à St-Gaudens ? »

il faut lire les quatre dernières lignes

Voici la réponse manuscrite datée du lendemain 5 août 1955. Et comme presque toujours, la réponse passe par les femmes. C’est une longue histoire, soyez patients !  Abbal ne montrait pas d’empressement particulier pour se marier, jusqu’à ce que le « milieu agricole », encore plus influent à l’époque qu’aujourd’hui,  le prenne par la main. En quelque sorte.

Fabien Duchein, de Lafitte-Vigordane, est Directeur de l’Ecole d’agriculture d’Ondes. Je me souviens avoir reçu la Médaille d’Honneur des Anciens de cette école, quand j’était DDAF de la Haute Garonne dans les années 1990. Il est élu le 11 janvier 1920 sénateur de la Haute-Garonne sur la « liste républicaine d’Union démocratique et sociale », dans le sillage de la poussée nationale qui, en 1919, avait désigné la Chambre « bleu-horizon ». Il restera d’ailleurs sénateur jusqu’en 1932. Contraint pour les séances parlementaires de résider à Paris, et conseillé par Germain Leygue professeur à l’Ecole d’Ondes, et beau-frère d’André Abbal, il loge dans le grand appartement de la rue Morère. Appartement de cinq pièces loué par Adrien Abbal en 1909, au même moment où André (Abbal) s’installe à proximité villa Brune. Oui : d’étonnantes histoires de familles !
  


Je fais un retour en 1895. André Abbal a un premier oncle Adrien Abbal, qui l’invite à finir ses études à Paris. Il vit avec la veuve de son frère, Auguste. Ils sont Aveyronnais, durs au travail, âpres au gain, et ont accédé au rang de bourgeois et conquis, comme on dit, une honnête aisance. Auguste s’était marié avec Berthe Guérin, heureuse et étonnante coïncidence là encore, car secrétaire particulière du Président Léon Gambetta. Vous devinez l’importance de ce poste ! Elle admirait tellement le grand patriote qu’elle avait changé son prénom en celui de Léonie, et avait rebaptisé sa fidèle bonne Léontine ! Elle tient le carnet de rendez-vous du Président ! Elle connaît tout le monde, et on lui offre des chocolats pour obtenir une audience. Quel pouvoir ! Veuve donc, elle décide de finir sa vie avec son beau-frère Adrien (qui était resté célibataire), dans le confort luxueux de leur château de Deuil-la-Barre. Ils n’ont pas de fils, et André Abbal fait rapidement figure de fils adoptif qu’ils vont pendant 15 ans mettre à l’abri de tout souci matériel. André peut ainsi étudier à l’Ecole des Beaux Arts de Paris, être l’élève de Falguières durant quatre ans. Rouler avec son oncle en De Dion Bouton, et visiter les hauts lieux de l’architecture, au cours d’un voyage de plusieurs mois en Italie, Florence, Rome, Naples et Pompéi. Il y découvre la même Europe dont je vous ai montré la peinture précédemment. André revient ébloui et surmotivé pour reprendre le ciseau, et créer ses œuvres parisiennes.


Je reviens au Sénateur d’Ondes qui cherchait un logement parisien, et se retrouve rue Morère chez Adrien. La guerre de 14 est finie. André a été mobilisé à 38 ans, et a vécu l’horreur, dessiné des portraits de poilus, des croquis du front, on devine qu’il sera influencé par les chocs qu’il a vécus, en créant ses monuments aux morts comme celui de Moissac ou Toulouse. Démobilisé en 1919, André a retrouvé l’appartement rue Morère où ne vivait plus que Léontine, Adrien étant mort en 1915.

C’est là qu’arrive notre Sénateur. Il se prend d’amitié pour son co-locataire, et décide de marier ce célibataire de 44 ans qui, par prudence, et faute de revenus réguliers, n’avait pas osé fonder un ménage. Il invite à Paris (avec une de ses filles comme chaperon) la jolie Berthe Lécussan de ses amis, vivant à Carbonne. Dix sept ans de différence paraissaient rédhibitoires pour la maman de Berthe, mais cette dernière, découvrant Paris, et André (pas mal du tout), artiste déjà médaillé, en tombe amoureuse.

Et le mariage est célébré à Carbonne le 7 février 1921. Naissent Anne-Marie, qui vit toujours à Carbonne où elle est la figure emblématique du Musée consacré à son père, et Jacques, tué au maquis en 1944,.


Le jeune couple partage sa vie entre Carbonne, et Paris, où Berthe sert d’impresario à André qui pendant ce temps bosse sur ses cailloux. Avec les relations influentes de Léonie, Berthe dispose d’un carnet d’adresses prestigieux, et André est de tous les salons parisiens. A cette époque, la IIIè république fait dans la « statuomanie », et les commanditaires sont nombreux, comme par exemple Jean Ruau ancien Ministre de l’Agriculture, qui a son buste d’Abbal à Aspet. Les Personnalités parisiennes n’hésitent pas à intervenir auprès des municipalités ou des ministères. Cela se pratiquerait encore paraît-il ! Vincent Auriol, très proche des Lécussan, se révèle à son tour pour Abbal un ami et mécène fidèle, veillant avec bonté sur le carnet de commandes de son protégé.





C’est évidemment maintenant qu’il faut consacrer l’attention suffisante à Berthe, certes née à Carbonne, mais qui a passé ses vingt premières années à Saint-Gaudens, où résidait son père Louis Lécussan, professeur de mathématiques au Lycée de 1894 à 1914. Elle reste tellement attachée à Saint-Gaudens que son fils Jacques y fera lui aussi ses études, avant d’aller à Ondes, passage obligé ! J’imagine que c’est elle qui a suggéré à la Direction des Beaux Arts à Paris, qui a acheté la statue en 1945, de faire don d’Etat de « la Montagne » à la ville de Saint-Gaudens : à Carbonne, on est quand même un peu loin des Pyrénées ! A Saint-Gaudens, il y a toute son enfance, les années de Lycée, et le souvenir du grand sculpteur Augustus Saint-Gaudens !




 







C’est là que commence mon enquête : ce qui était à l’époque le Lycée est devenu le Collège Leclerc, et je prends rendez-vous avec le Principal-adjoint : question n°1 : le monument aux morts des Anciens Elèves, et le Poilu offert par Abbal sont-ils bien au bout de la cour de récréation, de l'autre côté du péristyle, donnant vers la Montagne, vers le massif du Cagire ?
Question 2 : existe-t-il des archives sur Louis Lécussan professeur de mathématiques ; et Jacques Abbal, élève ? Certes, il ne s’agit pas des mêmes périodes : années 1900 pour le professeur ; années 36-40 pour Jacques ! Attention ! il semble qu'il y ait eu plus tard un autre professeur dénommé Lécussan, beau-frère d'Abbal ! C'est par son intermédiaire que l'Association des anciens élèves aurait commandé le médaillon du Poilu à Abbal. L'inauguration a eu lieu  le 11 décembre 1932, sous la présidence  de M Hippolyte Roch Aristide Ducos, sous-secrétaire d'Etat à l'Instruction Publique. Hippolyte, qu'il me permette cette familiarité, est né en 1881 à Saint-André, dans le Comminges, et décédé à Toulouse en 1970. Fils de cultivateur, c'est un notable de la Haute-Garonne, il n'y avait que lui pour descendre en train de Paris, et présider l'inauguration.

Je me rends aux Archives départementales, demande l'autorisation de feuilleter la Dépêche du 12 décembre 1932, moment émouvant car la page me saute aux yeux, avec la photo du médaillon :

Tout est là : l'hommage au sculpteur Abbal présent. Le nom de l'architecte et du tailleur de pierre : il a façonné une fort belle pyramide, dans laquelle est incrusté le médaillon de bronze, 40cm x 29cm. Il y a les discours dont la conclusion d'Hippolyte, et comme dans Astérix, la cérémonie s'achève par un banquet, en petit comité, avant que l'illustre parisien doive quitter l'assemblée pour une réunion de toute première importance dans la Capitale.
En attendant une photographie prochaine, voici celle du modèle en terre cuite du Musée de Carbonne :



                              succès, j'espère avoir bientôt un projet pédagogique avec le Collège :

                                                vous vous rendez compte ?

                                          Un second Abbal à Saint-Gaudens  !

Attendez…il y a une suite…

et même des suites… !

Europe par le peintre de Guernica


jeudi 19 décembre 2013

André Abbal (seconde partie)


la femme sur le bœuf ?

Et pourquoi pas Europe ? Comme si André Abbal n’avait pas dans sa jeunesse parcouru l’Europe, y recherchant en Italie notamment les traces de la culture classique, de la sculpture des anciens, et des mythes fondateurs ! Certes, on aurait tendance à le prendre pour un paysan de Carbonne, roulant les « r », et sculptant uniquement des oiseaux rustiques ;  des molosses ; des laboureurs ; des moissonneuses et des vendangeuses. Sans compter les poilus de la guerre de 14 naturellement. Mais il fréquente à Paris la Villa  Brune. Lit beaucoup, adore les poètes, comme Maurice de Guérin dont je vous ai déjà parlé ; et est très érudit.

 
les molosses du mobilier national
Avez-vous déjà observé la statue d’une femme montant un taureau quelque part a proximité d’une institution européenne ? Peut-être sur une pièce grecque de 2 euros ? Avez vous déjà scruté la gigantesque mosaïque au sein du bâtiment Paul Henri Spaak du Parlement européen ? Etes vous allé en Arles admirer la mosaïque d’Europe ? à Byblos quasiment la même ? A Pompéi la célèbre peinture ? Ou admiré les peintures de Gustave Moreau ? Mais à quoi cela fait-il référence ?










J’ai déjà tenté de vous le présenter dans : http://babo-gazettedesarts.blogspot.fr/2011/08/europe.html



il n'y a pas une, mais deux mosaïques en Arles

la fresque de Pompéi
Permettez qu’aujourd’hui, je récidive :

Je vous ai déjà présenté la version la plus commune de cette vieille légende. Selon la mythologie grecque, une jeune Phénicienne nommée « Europe » attire l’intérêt de Zeus, roi de l’Olympe. Dés la vue d’Europe, Zeus est épris de sa beauté et de sa grâce, et met immédiatement mis en œuvre un plan dont il est coutumier : se déguiser ! Pour éviter de déclencher la haine d’Héra, sa femme, et pouvoir frayer son chemin jusqu’à la jeune fille, il décide de se métamorphoser en  taureau. Mais pas n’importe lequel : il faut qu’il soit super-sexy, blanc, le poil soyeux, élégant, pas macho du tout. C’est bien la sculpture du bœuf que nous présente Abbal ! Calme, couché, tout le contraire de l’animal farouche et guerrier des corridas !
 


 


















Alors que la jeune fille cueille des fleurs, (que pouvait-elle faire d’autre à l’époque ?), elle aperçoit le taureau et, fascinée par ses flancs charmants et son tendre comportement, le caresse avant de monter sur son dos. Zeus n’attendait que cela pour l’enlever et nager jusqu’en Crète, où il lui révèle sa véritable identité. Bien entendu, ils ont des rapports amoureux, et Europe tombe enceinte, mettant ainsi au monde Minos, qui allait devenir roi de Crète…et combattre le Minautore !

Le mythe n’est pas un symbole officiel de l’Union Européenne, au contraire du drapeau, de l’hymne de Beethoven, ou de la charte. Cependant, il peut être considéré comme un symbole quasi-officiel voire une personnification supranationale des nations adhérentes ; de l’aire géographique à l’ouest et au nord de la Grèce telle qu’elle fut définie par les anciens Grecs ; plus tard du territoire au-delà de l’Afrique, commençant au détroit de Gibraltar, et englobant peu à peu les pays du nord.

L’euro a été introduit en 2002 et marque la transition qui s’est opérée vers une nouvelle Europe. En cette période de changement, l’image se trouvant sur la monnaie grecque est là pour apporter l’assurance de la continuité : la nouvelle Europe est aussi l’ancienne Europe, avec sa très ancienne tradition qui remonte à la Grèce ancienne.
 
la mosaïque de Byblos
Alors, la mythologie ? Le dieu taureau ferait-il figure de Président de l’U.E, arrachant (la déesse) Europe afin de l’amener vers l’unification à la fois économique et culturelle (non désirée) ? Europe est-elle une victime naïve et passive ou bien une aventurière qui prend le taureau par les cornes et invente un destin ? Le taureau est-il le symbole d’un monde désespérément amoureux de la merveilleuse Europe ? Peut-être. Cela dépend simplement de qui lit le mythe et de son attitude à l’égard de l’Union.

L'oeuvre d'Abbal à Saint-Gaudens, scultpée après la seconde guerre mondiale, apparait bien, d'évidence, comme celle de l'Europe apaisée !
 

ce bronze n'est pas d'Abbal, mais Art-Déco quand-même

Pour en revenir à notre statue,

au pays de l’élevage bovin, et du veau sous la mère,

ce serait dommage de la réduire à une allégorie agricole

ne trouvez-vous pas ?

il existe déjà une version africaine d'Europe où Zeus s'est transformé en rhinocéros !

mercredi 18 décembre 2013

André Abbal...

 

 ...la femme sur le bœuf ?

Et pourquoi pas Europe ?

« Ne m’appelez plus jamais Europe…l’Europe elle m’a abandonnée » ! pourrait chanter (en imitant Sardou) la massive statue d’Abbal, posée juste devant les Pyrénées, devant le panorama tourné vers l’Ouest, pile vers le Pic du Midi, à Saint-Gaudens.

Car l’épouse d’Abbal, née Berthe Lécussan, (son père Louis étant lui-même professeur au Lycée de Saint-Gaudens de 1894 à 1914). Puis la fille Anne-Marie, toujours là pour évoquer son père à Carbonne, ne veulent pas changer le nom : -« c’est la femme sur le bœuf , la nommait mon père André, rien d’autre » !
  

Je fais appel à Rose Fernandes, qui soutient le 2 décembre 2011 sa thèse dans le cadre de l’École doctorale Temps, Espaces, Sociétés, Cultures (Toulouse) : « André Abbal (1876-1953) : un apôtre de la taille directe, un renouveau possible pour la sculpture figurative ». Rose est la conservatrice du Musée Abbal à Carbonne, et connaît tout du sculpteur.

Voici le résumé officiel un peu arrangé : « Petit-fils et fils de tailleurs de pierre reconnus à Moissac, André Abbal (Montech 1876 – Carbonne 1953) est « né, dit-on, un marteau à la main » , son grand-père Jacques ayant notamment participé à la restauration du tympan de la célèbre abbatiale romane de Moissac.


Même s’il s’adonne au modelage à ses débuts, pétrissant la glaise dans le goût de l’époque, pour en faire tirer des bronzes, il regrette de ne pouvoir maitriser l’œuvre de bout en bout.
 
 À la fin de la guerre, il décide de ne plus perdre de temps et de répandre autour de lui, ce qu’il pense être la « vraie sculpture » qu’il appelle la taille directe. Sa quête effrénée lui vaudra le surnom d’«apôtre de la taille directe». « Vous me demandez ce qu’est la vraie sculpture ? Il n’y a de vraie sculpture que faite avec un bon ciseau et un maillet agile ».

 L’esthétique d’André Abbal s’inscrit dans la mouvance figurative classique, celle des sculpteurs soucieux de rester fidèles à la figure tout en réinterprétant la nature à partir des lois de l’époque classique. Il tient une place reconnue à l’échelle nationale et est très présent lors de l’Exposition des Arts Décoratifs de 1925 et de l’Exposition Internationale de 1937 avec des œuvres comme La Sculpture ou le Labour. Cette dernière manifestation est d’ailleurs l’illustration même d’un classicisme triomphant au sommet de sa gloire.


la sculpture, Palais de Chaillot















la scène des labours se retrouve en haut du monument aux morts de Saint-Nicolas de la Grave
la semeuse est décalée et sème bien sur la terre remuée : des commentateurs mal avisés la voient en
effet devant l'attelage, ce qui serait illogique

Très bien tout cela, mais apparemment, rien de détaillé sur « la femme au taureau »

Comment en savoir davantage ? Existe-t-il des photos de l’époque, pas si éloignée, où Abbal s’est attaqué à ce gros morceau de calcaire ? Comment a-t-on transporté de Carbonne à Saint-Gaudens cette masse, qui doit bien peser vingt tonnes voire davantage ?
 

Je m’attaque à l'énigme, visite les archives départementales : bingo ! : une trentaine de feuillets manuscrits, ou dactylographiés sur les machines à écrire de l’époque, avec comme thème une date illustre : l’inauguration de « la femme sur le bœuf », le dimanche 4 septembre 1955, dans la grande salle de la Mairie. La veuve du sculpteur a bien quémandé que cette manifestation se fasse en plein air, devant la statue ! Etant donné l’éloignement du centre ville et de la gare, on lui dit non : ce sera en ville ! Je demande des photocopies, signe un chèque de 10,26 Euros (avec reçu), déchiffre, il y a (presque tout) : la liste des invités dont mon prédécesseur Daniel Brisebois alors Chef des Services agricoles de la Hte Garonne, et le Président de la Chambre d’Agriculture, Couzinet : forcément…on inaugure un bœuf ! Les lettres de ceux qui seront là. Le Maire de la ville avoue à Berthe Abbal « avoir des raisons de ne pas être en bons termes avec Monsieur Badiou maire de Toulouse, et donc dans l’impossibilité de l’inviter »…tout en suggérant à la veuve de le faire elle-même ! De ceux qui demandent au Maire, Monsieur Armand de Bertrand Pibrac de leur réserver une chambre (à l’Hôtel du Commerce avec ris de veau au menu). De ceux qui demandent au même Maire de leur faire dactylographier leur propre discours pour le relire plus tard dans l’euphorie de leur cabinet de toilettes perso. De Madame André Abbal elle-même qui nous apprend (dans une lettre manuscrite du 29 août) que c’est Monsieur Robert Rey, directeur des Arts Plastiques à la Direction des Beaux-Arts à Paris qui a commandé l’œuvre au sculpteur à la fin de la guerre de 39. Comme Berthe a passé sa jeunesse à Saint-Gaudens, on devine que c’est elle qui a soufflé le projet à l’Etat d’en faire don à la ville de son enfance. Ville de Saint-Gaudens, patronne des Arts mais dépouillée de la statue du sculpteur Saint-Gaudens par les Allemands pendant la seconde guerre mondiale. Vincent Auriol Président de la République (et habitant Muret où son jardin est décoré de statues du Maître) est invité, mais se fait excuser : il est venu auparavant à Carbonne, inaugurer une autre œuvre du sculpteur son ami, et ne peut récidiver.
  
Vont discourir quatre personnages, le Maire puissance invitante, seule autorité locale, les autres intervenants étant forcément Toulousains : c’est là que siège l’Académie des Jeux floraux avec à sa tête le Secrétaire perpétuel Pierre de Gorsse ; Touny-Lerys Président de la Société des Arts et Belles Lettres, mainteneur de la même Académie. Et Paul Sentenac, publiciste et critique d’art, Président de la Société des amis d’Abbal. C’est lui qui se fait réserver l’hôtel, depuis l’hôtel d’Ax-les-Thermes, où il se repose apparemment.

Il y a des métaphores : « je vois surtout en lui le magicien poète poursuivant et captant, tout au long de sa vie, les ailes de ce papillon qu’il nomme la Beauté du Monde » (qu’est-ce que cela signifie ? serait-ce un vrai papillon ?).On proclame en vers : «Sculpteur, repousse L’argile que pétrit Le pouce…Oui, l'oeuvre sort plus belle D'une forme au travail Rebelle, Bois, marbre onix, émail. Lutte avec le carrare, Avec le paros, dur Et rare… Sculpte, lime, ciselle, Que ton rêve flottant se scelle dans le bloc résistant» (on cite Théophile Gautier, et il paraît qu’Abbal roulant les « r » comme nos nestes et nos gaves roulent les galets, récitait ces vers).
  


La femme sur le bœuf ne convient pas à tout le monde, puisque placée devant la Montagne, d’autres la nomment « la Montagne » justement. Pierre de Gorsse y voit « la déesse Pyréne, fille d’un roi d’Ibérie, séduite par Hercule dont elle mit au monde un serpent, et qui effrayée par cette naissance, s’enfuit en nos montagnes afin d’y vivre au milieu des bêtes féroces…lesquelles d’ailleurs la mangèrent. »

Il nous raconte tout cela, en concluant (merci à lui) par la question : « Est-ce la déesse Europe, fille d’un roi de Phénicie, aimée par Jupiter qui l’enleva en se transformant en taureau ? Qu’importe ! » mais il n’a pas terminé :

« Comme l’a si bien souligné Louis Gratias, le vent du soir soulèvera sa longue chevelure, sous la caresse du soleil ses hanches pleines et galbées, mises en valeur par le pelage frisé du bovidé, frémiront dans la lumière, et l’harmonie si pure de ce corps de femme opposé à la puissance du fauve assagie, fera songer peut-être à la suprématie de la belle ayant maitrisé la bête… »

« L’art est fruit de l’esprit, a dit le grand Léonard de Vinci, Arte, cosa mentale. C’est ce que pensait André Abbal, et c’est avec l’esprit qu’il importe aujourd’hui de juger toute son œuvre, pour le comprendre et l’admirer. » Fin de l’allocution de Pierre de Gorsse. On devine les applaudissements, d’autant plus nourris que tout le monde aspire à se mettre à table ! L’hôtel du Commerce est tout près !

J’ai omis de dire que Louis Gratias était poète, et que mon dossier contient son poème au monument. Comme je fais dans le cas présent œuvre innovante, personne n’ayant apparemment retrouvé ces archives, je vous le joins tel quel, avec la calligraphie d’origine.

C’est Berthe Abbal dans une lettre manuscrite (où elle signe Be Abbal) qui signale au Maire de l’époque les œuvres de son défunt époux dans le Comminges : pour pouvoir en faire l’inventaire dans son discours, le Maire en avait en effet demandé la liste à la veuve ! Je connaissais la stèle d’Aspet à Joseph Ruau, Ministre de l’Agriculture. J’ignorais le monument des anciens élèves du collège de Saint-Gaudens : « ce fut Jean Vidalhet qui en fut l’instigateur en 29 ou 30 écrit Berthe Abbal. Et en souvenir de mon père, mon mari offrit la tête du poilu. »

Nul doute que vous y aurez droit

dans un prochain épisode !

(suite)