jeudi 4 juin 2026

Edgar Morin a-t-il rejoint Stéphane Hessel... là-haut ?


J'ai pêché par-ci, par là, deux témoignages sur Edgar Morin, en commençant par son épouse

Sabah Abouessalam n'est pas n'importe qui : c'est une sociologue de l'urbain, née le 13 avril 1959 à Marrakech, marocaine naturalisée française le 10 mai 1994. Après avoir été maître de conférences à l’université Paris1-Panthéon-Sorbonne de 1993 à 2006, puis professeure à l'Institut national d'aménagement et d'urbanisme (INAU) en 2006 au Maroc, elle est sociologue au sein de l'Institut des sciences de la communication du CNRS.

De 1979 à 1992, Sabah Abouessalam a lu de nombreuses œuvres d'Edgar Morin, dont la pensée a structuré ses réflexions alors qu’elle était étudiante en sociologie puis en urbanisme. Plusieurs sessions de travail et des conférences en commun ont précédé leur rencontre en avril 2009, lors du festival des musiques sacrées à Fès. Depuis, le couple ne se séparait plus. Ils se marient en 2012. Depuis lors, Sabah Abouessalam ne cesse de travailler avec et pour son mari. Elle a contribué successivement aux ouvrages « La voie » en 2011 , puis « Ignorance, Connaissance, Mystère », puis « La France est une et multiculturelle » (Fayard, 2011), puis « L'homme est faible devant la femme » (Presses de la Renaissance, 2013), puis en 2020 « Changeons de voie - Les leçons du coronavirus » (Denoël, 2020).

Depuis 2018, Sabah Abouessalam travaille à installer la Fondation Edgar Morin. Le 23 septembre 2020, la Fondation est créée à Paris. Dans un autre domaine, Sabah Abouessalam a tenté en 2013, avec la collaboration de son mari, de réhabiliter une ferme écologique de sa famille dans la région de Marrakech, s’inspirant de l’agro-écologie de Pierre Rabhi. Selon elle, une telle ferme permettrait « d'inciter les paysans à demeurer dans leurs terres auxquelles serait restituée une rentabilité ».

écoutez sa réflexion sur l'écologie :

https://www.facebook.com/reel/946843405071125

plutôt sympa, non ?



Elle prend la parole après son départ, 

"Son sourire demeure intact dans mon coeur..."

Il est des lendemains que l’on redoute, ceux qui laissent un silence profond et une absence difficile à apprivoiser. Le vendredi 29 mai 2026, à l’âge de 104 ans, le philosophe et sociologue Edgar Morin s’est éteint, laissant derrière lui une œuvre intellectuelle considérable et une empreinte durable dans la pensée contemporaine. Surnommé par certains “l’universaliste”, il incarnait une vision ouverte du monde, portée par une curiosité constante et une réflexion en mouvement. Son parcours s’est également accompagné d’une histoire d’amour avec son épouse Sabah Abouessalam, de 37 ans sa cadette, avec laquelle il partageait une vie faite d’idées, de projets et de complicité intellectuelle. Ensemble, ils formaient un duo uni, travaillant à plusieurs ouvrages et partageant voyages, réflexions et engagements entre Paris et le Maroc, où ils passaient régulièrement du temps. Dans une déclaration publiée dans *La Tribune du Dimanche* le 31 mai 2026, Sabah Abouessalam est sortie du silence avec des mots empreints d’émotion, décrivant Edgar Morin comme une présence qui dépassait largement le cercle intime et dont la pensée touchait à l’universel. Elle rappelle qu’il n’était pas seulement un époux ou un compagnon de route, mais une voix qui s’adressait à l’humanité entière, et évoque leur vie commune faite de travail, de voyages, de projets et d’espérance. 

Elle revient aussi sur ses dernières années, marquées par un affaiblissement physique progressif, tandis que son esprit restait tourné vers l’avenir, et partage un souvenir intime où il lui disait : “Sabah chérie, tu me sauves encore ?” Dans cette période de deuil, elle confie avoir trouvé la force dans leur lien profond, l’accompagnant avec toute l’énergie que donne l’amour, affirmant que son désir de vivre ne s’est jamais totalement éteint. Aujourd’hui, elle assure que sa pensée continue de résonner, que ses paroles guident encore, et que son sourire demeure intact dans son cœur, concluant que chacun peut continuer à faire vivre ce qu’il incarnait : la bienveillance, la sagesse et l’amour des autres. 

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Un autre témoin parle : "Aujourd’hui s’éteint une conscience rare. Une de celles qui ne cherchent pas à simplifier le monde mais à nous apprendre à l’habiter dans toute sa complexité.

"Edgar Morin aura traversé plus d’un siècle d’histoire sans jamais céder au confort des certitudes. Résistant, penseur, humaniste, il nous rappelait inlassablement que comprendre exige de relier, que penser demande de douter, et que l’intelligence véritable naît du dialogue entre les contradictions.

"À l’heure où tant de discours fragmentent, opposent et caricaturent, il défendait une pensée du lien : lien entre les êtres, entre les savoirs, entre l’humanité et le vivant. Il refusait les frontières étroites de la pensée comme il refusait les fatalismes.

"J’ai eu la chance de partager plusieurs moments avec Edgar Morin, dont le Sommet de la Terre « Rio +20 » à Rio en 2012 au cours duquel nous avons porté la création d’une Organisation Mondiale de l’Environnement. Il était généreux, inspirant et ne manquait jamais d’humour.

"Il était convaincu que l’espérance n’est pas une prédiction mais une possibilité. Jusqu’au bout, il a choisi cette voie exigeante : regarder les crises du monde en face tout en continuant à croire à la capacité humaine de créer, de comprendre et de transformer.

"Dans « Le Chemin de l’espérance »   il affirmait avec Stéphane Hessel que, malgré les crises multiples de notre époque, il est encore possible de construire une société plus humaine, écologique et démocratique, à condition de sortir de la résignation et de réinventer notre manière de vivre ensemble.

"Le plus bel hommage que l’on puisse lui rendre aujourd’hui serait de donner raison à cette affirmation et de faire honneur à la manière profondément humaine qu’il avait de regarder le monde. 

"Mes pensées vont aujourd'hui à celles et ceux qui l'ont aimé au-delà du penseur, de l'intellectuel et de la figure publique : à sa famille, à ses proches, à ses compagnons de route. Derrière l'immensité de l'œuvre, il y avait un homme. Puisse la gratitude de tous celles  et ceux qu'il a inspiré-es témoigner de la trace lumineuse qu'il laisse derrière lui. 

je poursuis pour terminer ces deux hommages

Edgar Morin fut l'un des grands penseurs français contemporains. Philosophe, sociologue et anthropologue, il est surtout connu pour sa théorie de la « pensée complexe », qui cherche à comprendre les phénomènes humains en tenant compte de leurs multiples dimensions et de leurs interactions.

Né en 1921 à Paris et décédé en 2026, il traversa presque tout le XXe siècle et le début du XXIe. Son œuvre couvre des domaines très variés : la connaissance, la politique, la culture, l'écologie, l'éducation et la condition humaine. Refusant les explications simplistes, il estimait que la réalité est faite de contradictions, d'incertitudes et de relations complexes qu'il faut apprendre à penser ensemble.



Son livre L'Homme et la Mort, publié en 1951, est souvent considéré comme l'une de ses œuvres fondatrices. Il y étudie la manière dont les différentes civilisations ont affronté le mystère de la mort, les croyances qu'elles ont élaborées et les espoirs qu'elles ont placés dans un au-delà.

Comment Morin envisage-t-il la mort ?

C'est là que sa position est particulièrement intéressante. Morin ne défend ni un matérialisme strict affirmant que la mort n'est qu'une disparition totale, ni une foi religieuse affirmant avec certitude une survie personnelle.

Dans L'Homme et la Mort, il observe que l'humanité a presque toujours développé deux grands mythes fondamentaux : celui de la survie après la mort et celui de la renaissance. Il les étudie comme des réalités anthropologiques universelles, profondément enracinées dans la conscience humaine.

Cependant, Morin ne prétend pas démontrer que ces croyances sont vraies. Son objectif est davantage de comprendre pourquoi les êtres humains éprouvent le besoin de croire à une continuité de l'existence. Selon lui, l'homme est l'être qui sait qu'il va mourir et qui, en même temps, refuse intérieurement cette disparition.

Une disparition totale ou un passage vers autre chose ?

Si l'on cherche sa conviction personnelle, elle paraît empreinte d'incertitude plutôt que de certitude dogmatique. Morin reconnaît pleinement la réalité biologique de la mort : l'individu, en tant qu'organisme vivant, disparaît. Mais il souligne aussi que la conscience humaine a toujours perçu dans la mort quelque chose qui dépasse la simple extinction physique.

Il ne dit donc pas : « après la mort il n'y a rien », mais il ne dit pas davantage : « nous retrouverons certainement nos proches dans un autre monde ».

Sa démarche consiste plutôt à maintenir ouverte la question. La pensée complexe qu'il défend invite à accepter l'incertitude là où aucune preuve définitive n'existe.

Retrouver les disparus ? rejoindre un esprit créateur de l'univers, et de notre conscience d'humains ?

Concernant l'idée de retrouver des êtres aimés disparus ou de se rapprocher d'un esprit créateur de l'univers, Morin ne l'affirme pas comme une vérité philosophique. Il analyse ces espérances comme des thèmes récurrents des religions et des mythologies humaines. Elles font partie des réponses que les cultures ont élaborées face à l'angoisse de la mort.

Toutefois, il n'était pas un penseur religieux au sens traditionnel. Son humanisme restait profondément laïque. Il considérait que la question de l'au-delà demeure fondamentalement mystérieuse. On pourrait dire qu'il se situait entre le scepticisme et l'espérance : refus de prétendre savoir, mais refus également de réduire toute la réalité à ce que la science actuelle peut démontrer.

En résumé, Morin ne voyait pas la mort comme une simple certitude du néant, mais il ne la concevait pas non plus comme la preuve d'une survie personnelle garantie. Il la considérait comme l'un des grands mystères humains, devant lequel l'intelligence doit rester humble. Son attitude est moins celle de la croyance ou de l'incroyance absolue que celle d'une interrogation ouverte sur ce qui pourrait exister au-delà de notre expérience.

si l'on détaille un peu,

... ce qui rend L'Homme et la Mort si original, c'est que Edgar Morin ne commence pas par demander : « Que devient l'âme après la mort ? », mais plutôt : « Pourquoi les êtres humains ont-ils presque toujours cru qu'il y avait quelque chose après la mort ? »

Selon lui, dès les premières sépultures préhistoriques, on observe des gestes qui suggèrent que les hommes ne considéraient pas le défunt comme entièrement anéanti. Les corps étaient enterrés avec des objets, des armes, des bijoux ou de la nourriture. Pour Morin, cela révèle l'apparition très ancienne d'une intuition fondamentale : le mort n'est plus là, mais il n'est peut-être pas totalement absent.

Il remarque également une contradiction profonde de la conscience humaine. D'un côté, nous savons rationnellement que tout être vivant meurt. De l'autre, nous avons beaucoup de mal à imaginer notre propre inexistence. Nous pouvons penser à un monde sans nous, mais nous ne pouvons pas véritablement faire l'expérience mentale du néant de notre conscience. Cette tension aurait favorisé l'émergence des croyances en une survie.

La mort comme scandale de la conscience

Morin écrit en substance que l'homme est le seul être qui sait qu'il doit mourir et qui, simultanément, refuse intérieurement cette vérité.

Cette idée le rapproche en partie du philosophe allemand Martin Heidegger. Heidegger considérait que la conscience de la mort est au cœur même de l'existence humaine. Mais alors que Heidegger s'intéresse surtout à l'expérience individuelle, Morin étudie davantage les réponses collectives : religions, mythes, rites funéraires et croyances populaires.

Comparaison avec Platon

Platon adopte une position beaucoup plus affirmée. Dans le dialogue Phédon, il soutient que l'âme est distincte du corps et qu'elle lui survit après la mort.

Pour Platon, la mort est essentiellement une séparation : le corps disparaît, mais l'âme continue son chemin. Le philosophe doit même s'y préparer toute sa vie.

Morin, lui, ne prétend pas démontrer cette survie. Il constate simplement que cette idée apparaît dans de nombreuses civilisations parce qu'elle répond à un besoin humain très profond.

Comparaison avec Pascal

Blaise Pascal est encore différent. Chrétien convaincu, il considère que la destinée ultime de l'homme dépend de sa relation à Dieu. Pour Pascal, la mort n'est pas seulement un phénomène biologique ; elle ouvre sur un jugement et sur une destinée éternelle. 

Morin ne partage pas cette certitude religieuse. Mais il reconnaît que les grandes religions ont donné à des milliards d'êtres humains une manière de faire face à l'angoisse de la disparition.

Comparaison avec André Comte-Sponville

André Comte-Sponville représente une position plus proche du matérialisme moderne. Comte-Sponville considère généralement que la conscience disparaît avec le cerveau. Il ne croit pas à une survie personnelle après la mort. Pourtant, il affirme que cette absence d'au-delà n'empêche ni la sagesse ni l'amour. 

Morin se distingue encore par sa prudence. Il ne professe pas une croyance ferme en une vie future, mais il évite aussi de présenter le néant comme une vérité définitivement acquis

et la rencontre avec nos proches après la mort, 

des retrouvailles dans un espace éternel où l'on se retrouverait  ?

Morin n'affirme jamais que nous retrouverons nos parents, amis ou figures historiques dans un autre monde. Toutefois, il souligne que cette espérance apparaît dans presque toutes les cultures.

Pourquoi ?

Parce que la mort n'est pas seulement la perte de sa propre vie ; elle est aussi la séparation d'avec ceux que nous aimons. L'idée des retrouvailles constitue donc l'une des formes les plus puissantes de l'espérance humaine.

Morin aurait probablement dit que cette espérance possède une immense force psychologique et culturelle, mais qu'aucune connaissance certaine ne permet de la confirmer ou de l'infirmer

Et découvrir, enfin, l'« esprit créateur », le Créateur du Ciel et de la Terre ?

Ici encore, sa position demeure ouverte.

Il n'était ni athée militant ni théologien. Au fil de sa longue vie, il a souvent insisté sur les limites de nos connaissances. L'origine ultime de l'univers, de la conscience et de l'être lui paraissait demeurer mystérieuse.

On pourrait résumer sa position ainsi :

il est certain que nous mourons biologiquement ; il est incertain que la conscience survive ; il est impossible de démontrer aujourd'hui ce qu'il y a après la mort ; les grandes espérances humaines (retrouver les disparus, rejoindre une réalité spirituelle supérieure, participer à une conscience cosmique) doivent être respectées comme des questions ouvertes plutôt que rejetées ou affirmées dogmatiquement.

C'est peut-être là l'attitude la plus caractéristique de Morin : accepter l'incertitude sans renoncer à la réflexion. Là où certains affirment « il n'y a rien » et où d'autres affirment « nous savons ce qu'il y a », Morin répondrait plutôt : nous ne savons pas, mais le mystère mérite d'être exploré avec lucidité et humilité.

Cette position est d'ailleurs assez rare dans l'histoire de la philosophie, où les penseurs ont souvent choisi soit la foi, soit le matérialisme. Morin tente de maintenir ensemble la rigueur intellectuelle et l'ouverture au mystère.

Chapeau Monsieur !

En vrai spécialiste du  théâtre républicain, le Président a fait poser le célèbre chapeau sur le cercueil lors de l'Hommage national qu'il a présidé aujourd'hui


https://www.facebook.com/home.php?clk_loc=5

https://entretiens.ina.fr/entretien/461/edgar-morin/sommaire/1?fbclid=IwY2xjawSIvo9leHRuA2FlbQIxMABicmlkETB2QmJaRXQyUng4UzU3a2lsc3J0YwZhcHBfaWQQ


PS : en vrai républicain, comme tout aura été dit par le Chef de l'Etat lors de la cérémonie qu'il a présidée lui-même et personnellement, ma propore "pensée complexe" me contraint à faire cas de ce moment posthume que voici :




le discours du Président est disponible sur le site de l'Elysée :

en voici la chute, précédant le : -"merci Edgar"

Brigitte, ancienne mentore du jeune et brillant élève Emmanuel, désormais rompu à l'exercice coutumier dans la cour des Invalides, souriante et convaincue, s'est rapprochée intimement de l'orateur après son intervention pour lui glisser dans l'oreille gauche : -"je suis fière de toi Emmanuel"

Quant à la veuve Sabah, émue aux larmes, elle s'est approchée elle aussi, a eu droit à un dashram qui est le câlin indien témoignant l'empathie et le partage émotionnel de la sincérité, et lui a dit : -"vous avez un don Universitaire particulier, vous avez su tout dire, -"Edgar aurait aimé"... et elle a ajouté, se reprenant : -"Edgar a aimé" ...

...particulièrement quand vous avez prononcé cette phrase reprise par le Monde :

« Il était un franc-tireur de la pensée, pas du tout militariste, mais profondément humaniste et républicain »




voici le moment du bref échange



Ouais !